À la trace

  • Madeleine Thien
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  • Mathieu Simard
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Le roman de Madeleine Thien est une symphonie où s’entremêlent les destins de deux familles aux existences morcelées par les événements qui surviennent dans une Chine d’abord ébranlée par la guerre civile et la guerre sino-japonaise, puis par la révolution culturelle chinoise. Les voix des personnages, amalgamées aux discours qui les traversent, tels la musique de Bach ou de Prokofiev, les poèmes retranscrits ou mémorisés, les préceptes du président Mao, les dénonciations publiques, les paroles des amis disparus, créent une polyphonie singulière et finement orchestrée. Héritière des mots, des silences et des blessures de cette famille élargie, et par-delà la distance géographique et temporelle qui la sépare d’elle, la narratrice entreprend, à partir du Vancouver où elle a grandi, de reconstituer l’histoire de ces vies, interrompues prématurément ou restées en suspens pendant des années. Par cette forme d’archéologie de soi, elle tentera de trouver la source de ce sentiment d’altérité face à elle-même, de cette dissociation, de cette impression d’incomplétude qui l’isole et la fait souffrir.

Car ce sentiment d’être étranger à soi-même, d’inadéquation avec le monde, tous les personnages qui peuplent l’univers du roman en font l’expérience douloureuse, dans cette Chine communiste qui assigne à chacun son rôle et où l’individu doit rompre avec lui-même à l’intérieur d’un univers rétréci. Ils semblent en effet évoluer aux confins de la réalité, poussés vers des trajectoires improbables.

Les « fouilles » de la narratrice s’effectuent entre autres à partir du Livre des traces, un roman sans début ni fin, dont la famille amie de son père a fait son journal de bord et un rempart contre le vide et l’oubli, y relatant sa propre histoire à travers le récit original. Ce document fragmenté permet à Marie, Ma-li, Li-ling ou Fille, elle-même fragmentée et marquée par le manque, de reconstituer l’histoire de ces inconnus familiers, dans une chronologie imparfaite, une histoire située à la limite entre réalité et fiction, continuité et rupture, présent et passé. Comme les notes et les mots qui prennent sens dans leur lien avec les autres, Marie pourra habiter davantage le monde en ralliant ces horizons disloqués qui l’ont formée et dont elle porte en elle la mémoire. Au terme de ses recherches, elle ajoutera à ce palimpseste ses propres traces, enrichissant encore cet univers infini comme la poésie, la musique et l’amour, dont sont remplies les traces humaines.

Dans Les écrivements, partout sont les traces d’un passé facticement enterré qui confine le présent dans un réel partiellement accessible et réduit l’avenir à une plongée toujours plus profonde dans l’isolement. Seule la libération de cette mémoire empêchée permettra finalement à Jeanne de renaître au monde et de reconnecter son destin et celui de Suzor, amoureusement puis tragiquement liés.

Brisés par une expérience traumatique en URSS à la fin des années 1950, les deux amoureux n’ont fait que survivre à leur vie, emmurés dans un espace de souffrance et en perpétuel décalage avec le monde. Isolés ensemble, ils ont vécu ce simulacre d’existence avant que Suzor, un jour de décembre, quitte Jeanne, ne laissant derrière lui que traces dans la neige et désœuvrement. Durant quarante années, passées comme une errance dans le désert, Jeanne a cohabité avec le manque, au milieu des empreintes dissimulées de leur vie commune : un trou soigneusement préservé dans le mur de la cuisine réaménagée, des boutons cachés dans les entrailles de la maison, un placard condamné rempli des affaires de Suzor et un cahier à ne jamais relire, dans lequel ont été colligés tous les souvenirs heureux de leur passé commun. Paradoxalement, comme les autres vestiges de cette vie d’avant, le cahier conserve ce que la narratrice s’évertue à oublier. Et comme les autres traces, ces écrivements l’accompagnent où qu’elle aille, ne sont que présence dans l’absence, tout comme les cicatrices laissées par cet hiver en URSS et l’amour perdu.

Quand elle apprend que Suzor est atteint de la maladie d’Alzheimer depuis un an et demi, tout ce que Jeanne a scrupuleusement refoulé ressurgit et l’urgence des retrouvailles se fait sentir. La narratrice conçoit avec horreur la perspective de cette nouvelle perte et de cette solitude renouvelée par la défaillance de la mémoire du seul qui sait avec elle.

Après une courte enquête et un petit périple sur les traces de son amoureux perdu, Jeanne retrouve un Suzor à la mémoire altérée, laissant impossible tout retour en arrière, supprimant l’idée même d’un ultime déchirement. Devant l’évidence de cet effacement naît une forme de sérénité, de plénitude dans la présence, rendant le cahier et les paroles inutiles, et redonnant au présent ses droits.



This review “À la trace” originally appeared in 60th Anniversary Spec. issue of Canadian Literature 239 (2019): 167-168.

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