Book Review
À la recherche du poème
- Robert Giroux (Author)
L'Hiver qui court suivi de La Banlieue du coeur des villes. Éditions Triptyque (purchase at Amazon.ca)
- Mona Latif-Ghattas (Author)
Ambre et lumière. Éditions du Noroît (purchase at Amazon.ca)
- Yves Laroche (Author)
L'Alcool des jours et des feuilles. Éditions du Noroît (purchase at Amazon.ca)
- Jean-Marc Lefebvre (Author)
Les Ombres lasses. Éditions du Noroît (purchase at Amazon.ca)
Reviewed by Sylvain Marois
L’ombre rassurée n’interroge plus le monde
—Jean-Marc Lefebvre, Les Ombres lasses, 35.
Le Noroît « souffle où il veut » depuis plus de trente-cinq ans et, malgré les petits tirages, les lancements parfois discrets, l’œuvre, le travail se poursuit. La qualité des textes, le lyrisme et la profondeur de la réflexion, particulièrement dans le cas de Mona Latif-Ghattas, sont exceptionnels. Y aurait-il donc, dans notre ère électronique, numérisée, une place pour la lenteur des mots, pour la subjectivité évocatrice du discours poétique?
Le recueil de Jean-Marc Lefebvre s’ouvre sur une citation de Denys Néron : « le poète ne matraque pas la réalité, / il lui donne sa chance ». Et, pourtant, il y aura matraquage d’un certain réel, un réel lent, empreint de questionnements, d’hésitations et d’une belle lassitude donnant rythme et vie aux mots du poète. Matraquage, dans le sens de répétition, de martelage. Un martelage qui ose s’interroger sur la poésie, sur les mots : « Les mots sont des cailloux / que l’on pousse / petits éclats de solitudes / qu’une lumière tardive / éparpille ». Et Lefebvre y revient encore et encore : « Je sais bien qu’écrire est impossible / —une traînée de silence / que le jour exalte »; « Ce que j’écris / est cette quête d’un homme / qu’aucun oiseau ne peut porter »; « La poésie est un fracas / marée jetée / sur les pierres du temps ». C’est ce questionnement qui fait de ces Ombres lasses un univers engageant.
Publié au Noroît, Les Ombres lasses, est fait de la maturité du poète qui cherche, qui fouille, qui creuse la « fosse commune / où s’ébattent nos souvenirs ». L’ouvrage de Lefebvre, dans une langue ni alambiquée ni prétentieusement hermétique, entraîne le lecteur dans des incertitudes impressionnistes dont « la beauté » s’affirme comme « une posture devant l’éphémère ».
Poète, dramaturge, chorégraphe, metteure en scène, traductrice . . . , Mona Latif-Ghattas écrit, inlassablement, crée, irréductiblement depuis de nombreuses années une œuvre imprégnée de ses racines égyptiennes et montréalaises. Ambre et lumière nous est livré dans une impeccable édition. La facture même de l’objet-livre est exceptionnelle et contient le disque compact du récital que Ghattas a promené, entre autres, à Paris et en Roumanie. En effet, l’auteure, accompagnée de Paul Antaki et Chérif Cotta, propose ici l’entièreté du recueil lu, lentement, sans artifices qui dilueraient honteusement les beaux mots de la poète. L’écoute et la lecture des textes sont une expérience sensible hors de l’ordinaire, une véritable invitation au voyage, une initiation à l’exotisme.
Le Nil, Ramsès, Horus réfèrent à un monde qui n’est plus, mais dont l’humanité est sans âge. Malgré la souffrance et la défaite, l’espoir existe dans le « jardin de l’âme [où] Fleurit la tolérance / La défaite est consommée / On guérira / L’humain en nous se tasse / Ne reste que le divin / Ambre et lumière confondus ». Latif-Ghattas propose un univers lumineux, un « poème vivant, plus réel que la terre », dans lequel elle « bénit celui qui [l]’a formée cœur et souffrance ».
Dans L’Alcool des jours et des feuilles, Yves Laroche, offre des collages inspirés du surréalisme et tirés des titres du quotidien Le Devoir. Sans commenter l’actualité, Laroche est dans « l’association libre pour créer de l’insolite ». Il s’agit un travail très personnel, créateur, qui pousse les cadres de références usuels à l’explosion : « peu à peu, / inexorablement / comme une rose calcaire / à saveur de réel / l’île aux herbes de peine / se couvre d’or sombre . . . »; « L’île déchirée / Par la route des abeilles / ne dit pas tout ». Cela dit, on sent parfois le travail (conscient ou non) de l’auteur. Ainsi, une étude détaillée confirmerait que certains mots réapparaissent tout au long du recueil (or, île, œil, eau, etc.) et que, de même, des images reviennent hanter le texte. Sans être une faiblesse ou un défaut quelconque, le travail de l’auteur, parfois trop ressenti lors de la lecture, affecte la qualité quintessenciée d’un tel exercice de poésie automatique.
L’Hiver qui court suivi de La Banlieue du cœur des villes, est l’œuvre d’un spécialiste. En effet, Robert Giroux dirige les Éditions Triptyque et la revue Mœbius depuis 1980, en plus d’être l’auteur de plus d’une vingtaine d’ouvrages portant tous sur la littérature, particulièrement sur la chanson. Les textes sont raffinés, ciselés et portent, avec légèreté, l’amplitude d’une subjectivité de virtuose : « les hoquets orange nous envahissent / comme des fanfares d’orage / . . . derrière les cris étouffés des klaxons rôdent les loups en cercle / et j’ai dû me replier sur les visages barbouillés de pluie »; « fleurs de neige agrippées en épis sur le bout des tiges / pointées haut sur l’azur indigo / par la fenêtre j’épie le grand pin des neiges ». La Banlieue du cœur des villes est « une poétique de l’apprentissage » (quatrième de couverture) dans lequel l’auteur glisse vers un monde qui n’est plus, un monde passé, rédigé à l’imparfait. Giroux raconte, sobrement, ses années d’étude en France au tournant des années 1960-70. La prose se fait ici plus présente et le vers plus discret. À mi-chemin entre le journal personnel, le récit intimiste et l’autobiographie, la deuxième partie du recueil sera plus exigeante à celui qui ne connaît ni Giroux ni Paris.
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MLA: Marois, Sylvain. À la recherche du poème. canlit.ca. Canadian Literature, 8 Dec. 2011. Web. 25 May 2013.
This review originally appeared in Canadian Literature #197 (Summer 2008), Predators and Gardens. (pg. 156 - 157)
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