Book Review
Écrits franco-ontariens
- Patrice Desbiens (Author)
L'homme invisible/The Invisible Man suivi de Les cascadeurs de l'amour. Prise de Parole (purchase at Amazon.ca)
- Patrice Desbiens (Author)
La fissure de la fiction. Prise de Parole (purchase at Amazon.ca)
- Christine Dumitriu van Saanen (Author)
Poèmes pour l'univers. Plaines (purchase at Amazon.ca)
Reviewed by Elizabeth Lasserre
Patrice Desbiens est l’un des poètes qui a le plus oeuvré à l’affirmation d’une littérature franco-ontarienne lors de la résurgence du sentiment communautaire des années 70-80 en Ontario français. La réédition de deux de ses recueils, L’homme invisible/The Invisible Man (1981) et Les cascadeurs de l’amour (1987), offre une vue synoptique de cette poésie à la fois grinçante et drôle, rassemblant dans ses prises à partie et contradictions les éléments de la question identitaire franco-ontarienne, telle qu’elle émerge au cours de cette décennie. Le livre-emblème de Desbiens et de sa communauté culturelle reste sans conteste L’homme invisible/The Invisible Man qui a gardé toute sa force presque vingt ans après sa première parution. Récit polyphonique où l’anglais et le français se répondent, il met en scène l’aliénation qu’entraîne la double appartenance linguistique: l’être divisé est toujours trop français ou pas assez et n’appartient véritablement à aucune catégorie identitaire claire. De ce fait, il reste condamné à l’invisibilité et à l’errance. Cette vision pessimiste de la situation culturelle en Ontario français est tempérée par une écriture lapidaire, un humour surprenant et des situations souvent aussi cocasses que tragiques.
Le choix de faire suivre L’homme invisible/ The Invisible Man par Les cascadeurs de l’amour peut s’expliquer par une similarité de forme (il s’agit dans les deux cas de récits poétiques continus) et par une continuité thématique. Car si Les cascadeurs de l’amour s’attache essentiellement à brosser le tableau d’un couple en échec, la question identitaire reste présente du fait que le personnage féminin est d’origine anglaise alors que l’homme est francophone: l’impossibilité de la relation amoureuse prend donc une dimension communautaire.
Le recueil vaut d’être lu, ne serait-ce que pour sa valeur d’oeuvre-jalon dans l’histoire de la littérature franco-ontarienne. D’ailleurs, il semblerait que la réédition de ces deux textes ait précisément pour but de présenter Desbiens dont la poésie connaît un renouveau d’intérêt ces dernières années. Ce n’est pas un hasard, par exemple, si une bio-bibliographie du poète vient clore le livre, offrant pour la première fois un aperçu de son parcours littéraire.
Le deuxième ouvrage de Desbiens, La fissure de la fiction, m’a interpellée parce qu’il aborde la thématique de l’écriture à propos de laquelle le poète s’est toujours montré réticent, tant dans ses recueils que dans ses entrevues.
Comme dans ses oeuvres précédentes, nous entrons dans un univers dominé par le sentiment d’impuissance, mais contrairement aux autres recueils, la difficulté est d’ordre littéraire. Tout le poème va porter sur la lutte entre deux genres, la poésie et le roman, qui représentent en réalité deux conceptions de la littérature: car pour Desbiens, la poésie, forme minoritaire, est également la forme des minorités. En conséquence, écrire un roman apparaît aussi intolérable que destructeur et la tentative s’achèvera sur un échec (le roman est jeté par la fenêtre) suivi d’une explosion cata-clysmique mais salutaire qui ramène le poète à sa réalité protonde. La "fissure de la fiction," cette faille grandissante qui s’ouvre dans l’immeuble du poète et qui finira par tout engouffrer—maison, voisins, livres—ne lui laissera que l’essentiel, la poésie.
Desbiens reste donc très proche des préoccupations qui ont informé sa poésie depuis ses débuts et cela peut décevoir certains lecteurs. Il arrive aussi que le choix d’images et de situations soit tiré de ses oeuvres précédentes, créant au début l’impression d’une certaine facilité stylistique. Mais le recueil prend forme et force à la lecture et la dimension plus reflexive qui imprègne ce travail marque malgré tout une évolution et une maturation certaines de la poésie de Desbiens.
On ne peut trouver d’approches poétiques plus contrastées que celles de Patrice Desbiens et de Christine Dumitriu van Saanen. Franco-ontarienne également, Dumitriu van Saanen ne s’est jamais penchée sur des questions identitaires ou culturelles. La dizaine de recueils qu’elle a publiés à ce jour témoignent au contraire d’une inspiration d’ordre universel et d’un regard à la fois scientifique et sensuel sur la beauté mystérieuse de notre monde. Les Poèmes pour l’univers (1993), par exemple, ouvrent une fenêtre sur la cosmologie moderne et évoquent tout aussi bien la question du temps zéro de l’univers que celle des singularités, du rayonnement fossile, des trous noirs ou du décalage vers le rouge des galaxies. Si ces thèmes peuvent sembler inconciliables avec la poésie, je ne peux que renvoyer le lecteur au recueil dont la grande finesse d’écriture et la sensibilité très raffinée qu’elle exprime ne manqueront pas de séduire.
Le recueil comporte deux parties: "L’univers est. . ." et "Nous devenons. ..." Si toutes les deux ouvrent sur un questionnement métaphysique, elles le font par différentes voies. La première évoque plutôt les merveilles du fonctionnement de l’univers tel qu’il apparaît; la deuxième ramène le propos à la dimension humaine et, de ce fait, le passage du temps et les transformations qu’il entraîne deviennent des considérations dominantes. De plus, un changement net de forme poétique sépare les deux parties: "L’univers est..." se décline en vers libres alors que "Nous devenons ..." se présente sous une forme versifiée très classique (sonnets, ballades, etc.).
Mais, parallèlement, nous avons aussi affaire à une poésie de facture moderne, sémantiquement très dense et dont la lecture se doit d’être attentive et mesurée. Le vocabulaire scientifique, en particulier, présente parfois une telle spécialisation qu’il court le risque de renvoyer le lecteur à son ignorance plutôt que de suggérer l’univers dans son infini. Les illustrations accompagnant les poèmes renforcent l’aspect "scientifique" de l’ensemble puisqu’elles ont été produites à l’aide d’un programme informatique et, je dois l’avouer, je n’ai pas été très sensible à leur effet. En conclusion, si Poèmes pour Vunivers révèle une poésie à l’abord difficile et au propos abstrait, le lecteur en ressort cependant "béni par le reflet de ces lointains voyages," pour reprendre les mots de Dumitriu van Saanen dans son poème Solitude.
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MLA: Lasserre, Elizabeth. Écrits franco-ontariens. canlit.ca. Canadian Literature, 8 Dec. 2011. Web. 18 May 2013.
This review originally appeared in Canadian Literature #164 (Spring 2000), (Atwood, Davis, Klein & Multiculturalism). (pg. 146 - 147)
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