Book Review
Chasteté et célibat
- Raymond Brodeur (Editor)
Femme, mystique et missionnaire. Marie Guyart de l'Incarnation. Presses de l'Université Laval (purchase at Amazon.ca)
- Elizabeth Abbott (Author)
Histoire universelle de la chasteté et du célibat. Fides (purchase at Amazon.ca)
Reviewed by Rachel Sauvé
Parue d’abord en langue anglaise en 1999 (A History of Celibacy), l’étude d’Elizabeth Abbott, professeure à l’Université de Toronto, a été acclamée et a donné suite, en mars 2003, à une histoire des maîtresses (A History of Mistresses), tant il est vrai que ces perspectives apparemment éloignées représentent deux volets du même phénomène. En effet, même si la chasteté n’est pas exclusive aux femmes, l’accumulation des faits et des exemples tirés de toutes les époques et civilisations oblige à lier celle-ci à l’histoire de l’oppression des femmes. Que ce soit dans son analyse du sort réservé aux veuves hindoues, aux épouses de maris polygames, ou encore, aux enseignantes obligées de choisir entre leur emploi et le mariage, Abbott, tout en faisant preuve d’une grande rigueur dans l’exposé des faits, sait communiquer son amusement ou son indignation et mettre en lumière les paradoxes frappants qui ont souvent caractérisé la promotion de la chasteté et, en particulier, ceux qu’elle dénonce dans son plaidoyer contre le célibat des prêtres catholiques.
L’ouvrage remonte d’abord aux mythes grecs, puis s’attarde assez longuement sur le christianisme qui a institué, d’une part, des traditions monacales et apostoliques, et a engendré, d’autre part, des excès tels que ceux des saintes martyres camouflant leurs traits sous des barbes hirsutes ou ceux des moines mutilant leurs organes génitaux. Des incursions dans les rituels orientaux, africains et précolombiens confirment le caractère universel de nombreuses pratiques et croyances.
La deuxième partie de l’ouvrage rend compte avec beaucoup de verve et de détails de la variété impressionnante des formes empruntées par la chasteté, et ce, à partir d’une distinction fondamentale, à savoir qu’elle peut être choisie ou imposée. De tous temps, des hommes et des femmes l’ont adoptée délibérément, de façon tantôt permanente, tantôt provisoire, pour des motifs aussi divers que d’échapper au mariage, à la procréation ou encore à une sexualité qui rebute ou qui déroge aux normes, mais aussi, selon des croyances qui ont la vie dure, pour préserver l’énergie vitale nécessaire à la réalisation d’exploits sportifs ou à la promotion d’un idéal politique ou religieux. Imposée parfois cruellement par les ceintures de chasteté, l’excision, la castration, l’enfermement, elle a généralement pour corollaire une recrudescence de la prostitution dans les sociétés où elle est érigée en décret moral. Bien que le chapitre sur la chasteté dans la littérature paraisse superficiel et superflu ici, la conclusion de l’ouvrage, qui décrit les nouvelles tendances du célibat issues des intégrismes de tout acabit, de la crainte du sida mais aussi, comme l’illustre le cheminement de l’auteure qui s’est convertie au célibat volontaire alors qu’elle travaillait à son livre, de choix personnels devenus légitimes dans une société plus ouverte à la diversité.
Cette histoire fort bien documentée, qui s’autorise de quelques explications sociologiques sans aborder de front la portée ethnologique de son propos, éclaire vivement, sur un ton enjoué mais sans faire l’économie des exposés nécessaires à une présentation contextualisée et nuancée des formes multiples de ce phénomène, une dimension méconnue mais omniprésente dans l’évolution des cultures et des sociétés, et que Femme, mystique et missionnairea illustrée de façon éclatante.
Plus qu’une mystique, Marie de l’Incarnation (1599-1672) fut « écrivaine du grand siècle, historienne, linguiste, éducatrice, entrepreneure, architecte, économiste, » comme l’écrit Ghislaine Boucher, qui signe, comme une trentaine d’autres chercheurs, l’une des études colligées à la suite d’un colloque tenu à l’instigation du Centre d’études Marie-de-PIncarnation en 1999, à l’occasion du quatricentenaire de naissance de Marie Guyart. Qu’elles soient historiques, sociologiques, théologiques, psychanalytiques, littéraires ou sémiotiques, les analyses se fondent très largement sur les textes de Marie de l’Incarnation, en particulier ses deux Relations autobiographiques (1633 et 1654) et son imposante correspondance, qui révèlent une femme complexe, partagée entre la contemplation et l’action, une « Sévigné mystique » conservant pour seul lien avec son fils unique qu’elle a abandonné pour se faire religieuse, des échanges épistolaires où s’inscrivent ses principes et son expérience mystique, qu’elle a formulés dans un langage renouvelé et qui constituent le cœur de la spiritualité de cette femme exceptionnelle dans ses excès comme dans ses réalisations. Marie de l’Incarnation a choisi la chasteté, dont la première raison d’être, à son époque, résidait dans la maîtrise de la pensée et dans la protection contre le danger d’absolutiser le plaisir.
Le recueil présente cinq parties regroupant chacune des textes apparentés par l’approche empruntée. Le contexte historique dans lequel a évolué Marie de l’Incarnation après son départ de la France en 1639 est campé d’emblée : la traversée (qui donne lieu à une métaphore maritime de l’expérience mystique), les rapports avec les peuples autochtones et avec leurs langues, les difficultés de la mission telles qu’évoquées dans ses écrits. La seconde partie, d’inspiration sociologique, décrit quelques aspects du rayonnement social du monastère des Ursulines et de son pensionnat dans la société de 1650. En troisième lieu, on rend compte de l’évolution de la pensée mystique de Marie, qui se formule dès 1627, alors qu’elle n’a que vingt-huit ans, et qui évoluera de l’état de victime et d’anéantis- sement du moi à travers l’ascèse, vers un « mariage mystique avec le Verbe incarné » qui, du point de vue psychanalytique adopté en quatrième partie, représente l’entrée du sujet dans l’univers du désir (empreint d’érotisme) et de la parole, que Marie mettra au service de l’édification de son fils, qui se fera le biographe et l’exégète de sa mère. Les analyses textuelles de la cinquième partie témoignent de l’intérêt des écrits de Marie de l’Incarnation pour les études littéraires et sémiotiques.
La question d’une spécificité féminine dans les écrits de Marie de l’Incarnation est presque centrale parce qu’elle est liée à celle de l’émergence du sujet, cruciale au XVIIe siècle. Les spécialistes en théologie trouveront dans ce recueil le fruit de travaux multidisciplinaires rassembleurs et stimulants; quant aux profanes qui œuvrent dans d’autres disciplines, ils découvriront avec un ravissement parfois teinté de perplexité, une œuvre et un destin d’exception, observés avec minutie, admiration et perspicacité.
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MLA: Sauvé, Rachel. Chasteté et célibat. canlit.ca. Canadian Literature, 8 Dec. 2011. Web. 24 May 2013.
This review originally appeared in Canadian Literature #181 (Summer 2004), (Wiseman, Livesay, Sime, Connelly, Robinson). (pg. 94 - 95)
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