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Cover of issue #214

Current Issue: #214 (Autumn 2012)

Canadian Literature's Issue 214 (Autumn 2012) is now available. The issue features articles by Germaine Warkentin, Susan Gingell, Deanna Reder, Allison Hargreaves, Daniel Heath Justice, Kristina Fagan Bidwell, Jo-Ann Episkenew, Andrea King, Joanne Leow, and Ana María Fraile, and new Canadian poetry & book reviews.

Book Review

Chroniques de Tremblay

  • Michel Tremblay (Author) and Linda Gaboriau (Translator)
    Impromptu on Nun's Island. Talonbooks (purchase at Amazon.ca)
  • Michel Tremblay (Author)
    Le passé antérieur. Éditions Leméac (purchase at Amazon.ca)
  • André Brochu (Author)
    Rêver la lune. Éditions Hurtubise HMH (purchase at Amazon.ca)

Reviewed by Alain-Michel Rocheleau

L’œuvre de Michel Tremblay occupe une place considérable dans le paysage culturel québécois et bien au-delà de ses frontières. Il faut dire que peu d’écrivains ont réussi comme lui une telle symbiose entre le dispositif imaginaire que ses récits mettent en branle et la richesse carnavalesque des couches sociales qu’ils représentent. Les ouvrages qui font l’objet de ce compte rendu critique témoignent d’ailleurs pleinement de ce fait.

Dans Rêver la lune, André Brochu procède à une lecture éclairante et rigoureuse des Chroniques du Plateau Mont-Royal. Tout en laissant volontairement de « côté les problématiques qui font appel à des savoirs extérieurs à la littérature, comme la psychanalyse ou la sociologie », l’auteur a recours à des outils méthodologiques éprouvés—de portée narratologique (Genette), psychocritique (Mauron) et structuraliste (Greimas)—dans le but d’identifier les principaux « réseaux d’obsessions significatives » qui charpentent les récits et l’écriture de Tremblay.

A l’intérieur des deux premières sections du livre, Brochu procède à une mise en perspective des Chroniques tout en examinant très sommairement les œuvres narratives qui les précèdent, comme Contes pour buveurs attardés (1966), puis considère la poétique—celle de la chronique notamment—qui leur est sous-jacente. Dans les trois chapitres qui suivent, intitulés « Les constructions du Rêve », 1’ auteur examine certains réseaux thématiques des Chroniques axés sur le symbole de la lune, tout en s’in-téressant à trois figures masculines « inductrices de la symbolique lunaire »: Joséphat, Edouard et Marcel. Cet examen critique permet de mieux saisir l’importance, chez Tremblay, de la figure maternelle et de ses représentations multiples. Brochu poursuit d’ailleurs sur cette lancée en faisant état, dans le sixième chapitre de son livre, de la prégnance du féminin qui se manifeste aussi bien dans La grosse femme d’à côté est enceinte que dans Thérèse et Pierrette à l’école des Saints-Anges. Ce qui est dit du personnage de Victoire est d’ailleurs original et bien illustré. L’analyse de quelques motifs importants—liés à la coupure et la peur, notamment, et qui s’inscrivent en filigrane dans ces deux romans—complète fort bien l’étude du critique.

Dans cet ouvrage, André Brochu réussit globalement à démontrer l’importance que détient le symbolisme lunaire dans l’imaginaire tremblayen et à illustrer, plus spécifiquement, de quelle manière les protagonistes qui le composent s’efforcent de se libérer d’un réel qui les aliène, en se réfugiant sous les jupes d’une figure apaisante que la pleine lune symbolise mieux que tout. Bien que très pertinentes et habilement menées, les observations de Brochu se limitent toutefois beaucoup trop aux deux premiers tomes des Chroniques de Tremblay et—chose surprenante—n’accordent qu’une place décevante au Premier Quartier de la lune (1989). Par ailleurs, il aurait été souhaitable que l’auteur tienne compte—plus qu’il ne le fait—des études sur les Chroniques qui ont devancé—parfois même de plusieurs années—la publication de son ouvrage. On s’étonne, par exemple, que des articles fort connus, comme ceux d’Eva-Marie Krôller (publié dans Voix et Images, en 1992) et de Dominique Lafon (publié, la même année, dans Le roman contemporain du Québec (1960-1985) de François Gallays et al), aient échappé à l’attention du critique.

L’une des figures les plus importantes des Chroniques du Plateau Mont-Royal est sans conteste Albertine, qui sera d’ailleurs, quelques années après la publication de La grosse femme d’à côté est enceinte (1978), le sujet privilégié d’une des meilleures pièces de l’auteur, Albertine, en cinq temps (1984). Dans la nouvelle pièce de Tremblay, intitulée Le passé antérieur, Albertine apparaît comme un être volontaire, semblable en cela à sa mère Victoire, mais encore plus buté qu’elle.

L’action de cette pièce en un acte se déroule en 1930, dans le salon d’une conciergerie du Vieux-Montréal. Albertine, qui a alors vingt ans, voit son futur anéanti lorsque son amoureux, Alex, décide de la quitter pour fréquenter sa sœur, Madeleine, de deux ans sa cadette. Dans un ultime essai de le reconquérir, Albertine revêt une robe nouvellement achetée par sa rivale et souhaite faire résonner un dernier cri d’amour pour celui qu’elle croyait être l’homme de sa vie. Cette stratégie du désespoir ne trompe toutefois personne: ni Victoire, ni Madeleine, ni même son frère Edouard, qui l’invite à faire preuve de bon sens. Tout en ressentant les effets d’une peine d’amour qui a déclenché en elle, quelques mois plus tôt, une grave dépression nerveuse, Albertine, fière et têtue, rencontrera malgré tout son opposant et n’aura alors qu’une seule question à lui poser: « Pourquoi vous m’avez sacrée là comme ça[.. .]? » Poussé à bout, Alex lui répondra ceci: «[...] quand on se rend compte qu’on peut pus respirer, [...] qu’on a pus de liberté [...], y’est trop tard pour reculer! Pis non seulement vous avez tout envahi [. ..] mais en plus [...] vous vous préparez [. ..] à nous empêcher de respirer jusqu’à la fin de nos jours! Pis vous avez le front d’appeler ça de l’amour! » Rejetée de la sorte, Albertine saura-t-elle trouver la force nécessaire pour résoudre le drame qui secoue son existence? Son avenir de jeune femme se limitera-t-il désormais à travailler à Y American SpéghattP.

Ce que le lecteur soupçonne, c’est qu’ elle risque de plonger pour le reste de ses jours dans une rage infinie, où elle noiera tout espoir de voir enfin l’amour illuminer sa vie. La conclusion de son entretien avec Alex tend d’ailleurs à confirmer cette interprétation: « Quand vous allez être parti [lui dit-elle], y’aura pus d’espoir pantoute! [...] Chaque jour de ma vie va être une souffrance, un reproche, un malheur! » Madeleine épousera Alex—leur vie de couple nous est rapportée dans Le Vrai monde? (1987) de Tremblay—et, pour vivre avec lui, devra se réfugier dans le silence, moyen par excellence d’éviter d’aborder les infidélités de son mari. Albertine, elle, comprendra peu à peu, à la façon des personnages de Beckett dans Fin départie, que son existence est irrémédiablement placée sous le signe de la fatalité et que « [t]out est fini avant de commencer ».

L’histoire contenue dans Impromptu on Nun’s Island, version anglaise de L’état des lieux, est d’une toute autre nature et nous raconte les faits suivants. Rentrée précipitamment à Montréal, la cantatrice Patricia Pasquetti—de son vrai nom Patricia Paquette—voit sa carrière s’écrouler à la suite d’une fausse note d’une incroyable dissonance et émise avec puissance dans la scène finale de Salomé de Richard Strauss. Tous les mélomanes rassemblés pour l’occasion à l’Opéra Bastille ont été témoins de ce couac retentissant. Depuis, la diva est boudée par ses pairs et ignorée par les journalistes.

Par l’entremise de Richard, pianiste accompagnateur et témoin impuissant de la chute de son idole, les démêlés de la cantatrice à Paris, puis les raisons de son retranchement dans un appartement de l’île des Sœurs, nous sont expliqués. Une fois chez elle, Patricia s’en prend ouvertement à sa fille Michèle, une actrice encore méconnue qui privilégie le théâtre de création, et lui reproche de manquer d’envergure. Surgit alors sa mère, Estelle, qui modifie la dynamique cruellement instaurée. Actrice dans la soixantaine, elle sait ce qu’est le déclin d’une artiste réputée et ne se prive pas de dire à Patricia ses quatre vérités.

La traduction de Linda Gaboriau correspond à un travail consciencieux d’adéquation à l’œuvre originale. On peut même dire qu’en général, Impromptu on Nuns Island suit assez fidèlement l’économie verbale du texte de départ, dont la traduction se distingue néanmoins par le retranchement de plusieurs bouts de phrases et par la modification de notes didascaliques. Par exemple, « T’es ben toi, hein? T’assistes à un bon show! » devient « You enjoying the show? », alors que « Empruntant l’accent français » devient « in a phoney accent ».

Aux niveaux onomastique et toponymique, la traduction a retenu le nom des personnages (Estelle Champoux s’appelle toutefois Estelle Bergeron dans le texte traduit) et de l’endroit où se déroule l’action dramatique. On remarque aussi que plusieurs adaptations ont été faites dans le but de faciliter la réception du texte de Tremblay dans un contexte d’accueil autre que québécois. Ainsi, par exemple, la ville de Dolbeau (Lac-Saint-Jean)—lieu de naissance de Patricia—a été remplacée par Montréal. Par ailleurs, étant donné que L’État des lieux a été écrit dans une langue renfermant de nombreux idiomes régionaux, la version traduite les reproduit par des élisions empruntées à une langue beaucoup plus normative. Ainsi, l’expression « Ouagne » devient « Was I? », alors que « Ah, pis qu’y mangent donc toutes de la marde, gang de law, law » se lit comme « Let them all go to hell, pathetic bunch of nobodies ». Dans quelques passages, Gaboriau semble animée par l’intention d’expliquer le message de certaines répliques et n’hésite pas à traduire, avec pertinence, « le Centre culturel canadien » par « the Centre culturel at the Canadian Embassy ». Par contre, d’autres choix de traduction semblent moins justifiables, comme « Mêle-toi donc de tes affaires, toi! » qu’elle traduit par « Easy for you to say! ».

En somme, les lecteurs de Michel Tremblay sauront apprécier l’ouvrage d’André Brochu, la traduction de Linda Gaboriau, et éprouveront un grand bonheur à lire l’une des dernières pièces de l’auteur: Le passé antérieur.







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MLA: Rocheleau, Alain-Michel. Chroniques de Tremblay. canlit.ca. Canadian Literature, 8 Dec. 2011. Web. 21 May 2013.

This review originally appeared in Canadian Literature #180 (Spring 2004), (Montgomery, Carson, Bissoondath, Goodridge). (pg. 105 - 108)

***Please note that the articles and reviews from the Canadian Literature website (www.canlit.ca) may not be the final versions as they are printed in the journal, as additional editing sometimes takes place between the two versions. If you are quoting from the website, please indicate the date accessed when citing the web version of reviews and articles.

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