Book Review
Dépasser le passé
- Yolande Villemaire (Author)
Céleste tristesse. Éditions de l'Hexagone (purchase at Amazon.ca)
- Gilbert Langevin (Author)
La voix que j'ai. VLB éditeur (purchase at Amazon.ca)
Reviewed by Estelle Dansereau
Le passé continue de hanter la littérature québécoise. Il surgit ici dans la synthèse d’une oeuvre complète suite à la disparition d’un créateur de note comme Gilbert Langevin (1938-1995) et dans la réflexion très personnelle sur l’identité et l’appartenance de Yolande Villemaire. Entre temps, les courants actuels de la littérature québécoise contemporaine annoncent une production artistique plus mûre, complexe, plurielle, allant au-delàde l’interrogation nombriliste des années 60 et 70.
Quoique provenant de générations différentes, Langevin et Villemaire ont chacun parcouru une voie solitaire. Souvent associés à la contre-culture (l’Underground dans le cas de Langevin), ils apportent à la modernité québécoise des textes ludiques qui sont à la recherche de nouvelles mythologies. Les moyens diffèrent, certes:
le laconisme parodique caractérise l’oeuvre poétique de Langevin tandis que le mysticisme oriente celle de Villemaire. Ainsi la construction du sujet lyrique par le discours devient-elle fondamentale à la vision communiquée. "Troubadour anarchiste" (Brochu) qui fusionne révolte et tendresse, Langevin chante la conscience capable d’espoir devant un "monde ravagé." Dans sa quête d’un univers pacifique et unifié, Villemaire réexamine le passé illusoire afin de tracer une voie qui répond à l’inquiétude devant la "catastrophe."
Au cours de ses trente-cinq ans et plus d’expression poétique (1959-1993), années fondatrices capitales au Québec, Langevin a écrit un nombre indéterminé de paroles de chansons. Dans l’anthologie La voix que j’ai, André Gervais rassemble cent dix
chansons écrites entre 1966 et 1995 dont trente-sept ont été enregistrées par une dizaine d’interprètes y compris Pauline Julien, Offenbach, Marjo ainsi que Langevin lui-même. Présentées par décennies, les chansons recueillies sont mises en contexte dans un avant-propos indispensable qui décrit le travail d’archéologue nécessité par la dispersion des textes et le manque de documentation sur la composition. En fin de volume, Gervais fournit d’autres renseignements très précieux sous forme de notules, de discographie et de bibliographie. Si ces chansons n’ont pas la densité et la beauté expressive des poèmes, elles manifestent un grand nombre de leurs qualités: vers simples, langue dépouillée même laconique, tendresse qui sous-tend la parodie, sagesse existentielle.
Comme son contemporain Gaston Miron, Langevin adopte une voix populaire traversée de sagesse devant les déceptions de la vie, une voix par laquelle il construit un sujet lyrique qui dit les trivialités du quotidien et qui sait en extraire toute sa profondeur. Les rapports fraternels configurent les relations humaines, le plus souvent avec la femme, la compagne, l’amante, mais aussi avec les confrères, partout présents dans le "on" des chansons. Rarement simple, la configuration de ce partage est captée dans de nombreux vers: "Ange-animal ange amical / tu me consoles tu me désoles"; "enfant délice femme et complice / tu mets l’feu à mon paysage / pitié folie vengeance oubli / mon seul pays c’est ton visage." Dans son introduction, Gervais souligne le besoin d’une analyse critique de la chanson langevinienne. De fait, cette anthologie facilite de beaucoup une telle enquête.
Céleste tristesse, publiée dans la collection "La rose des temps" qui est dirigée par Yolande Villemaire à l’Hexagone, constitue le récit d’une enquête identitaire à travers quarante-sept fragments en prose. Relevant vraisemblablement d’une poétique ville-mairienne déjàconnue, ces poèmes en
prose construisent un sujet lyrique qui médite à partir de Paris sur son héritage québécois et français, personnel ainsi que collectif: "Les loups hurlent dans notre mémoire, même quand nous nous trouvons assis au café de Flore dans l’effort d’inscrire notre peu de réalité dans l’histoire littéraire de la Ville lumière." Le passé colonial est inséré dans un temps et un espace qui redéfinissent l’ici et Tailleurs ainsi que la relation je-autre caractérisée ici par le rapport de l’enfant à la mère.
Il y a superposition d’expériences partagées par l’auteure et la narratrice, certes, mais distinctes aussi lorsque cette dernière se donne l’allure d’une enfant abandonnée qui interpelle la mère, parfois représentée par "les reines en robes de pierre" du jardin du Luxembourg, plus souvent par l’apostrophe dans un échange interlocutif. Dans l’ici, une rumeur de voix confuses qui bavardent, brament, chuchotent, gémissent, hurlent, murmurent, encercle la narratrice tandis que lui viennent d’ailleurs des fragments de chansons, de clichés, de textes qui se faufilent dans son discours. La France mère devient une matrice dans laquelle circulent le passé et le présent, Tailleurs et l’ici, la voix de soi et de l’autre. Quel rôle joue cette imbrication des discours et des histoires? Que veut dire une mémoire libérée de ses attaches dénaturantes? Difficile de savoir quand Céleste
tristesse se termine au moment de la délivrance: "Mon âme noire s’est dissipée. Tournant sur elle-même, énigme réconfortante venue du plus profond de notre céleste tristesse, la rose des temps m’a délivrée."
Le livre de Villemaire réussit tout comme les chansons de Langevin à dépasser le passé en ce qu’ils effectuent une arrivée par le discours, réalisation décrite par Pierre Nepveu dans L’écologie du réel: "L’ici n’est pas un lieu, c’est une pratique, s’organisant, se configurant non pas seulement contre, mais aussi à même la perte, le non-sens, la fragmentation."
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MLA: Dansereau, Estelle. Dépasser le passé. canlit.ca. Canadian Literature, 8 Dec. 2011. Web. 21 May 2013.
This review originally appeared in Canadian Literature #160 (Spring 1999), (Sweatman, Michaels, Munro, Duncan). (pg. 169 - 170)
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