Book Review
De l'intime et du politique: regards sur la vie contemporaine
- François Tétreau (Author)
En solo dans l'appareil d'État. Éditions de l'Hexagone (purchase at Amazon.ca)
- Pierre Ouellet (Author)
La vie de mémoire. Éditions du Noroît (purchase at Amazon.ca)
- Yves Vaillancourt (Author)
Winter et autres récits. Éditions Triptyque (purchase at Amazon.ca)
Reviewed by Martine-Emmanuelle Lapointe
Dans l’article « Filiations littéraires », Dominique Viart remarquait à juste titre que la littérature française contemporaine tendait de plus en plus vers l’intimisme, les formes subjectives, l’autofiction, proposant ainsi une écriture plus proche de l’essai-fiction ou de la micro-fiction que du roman. On pourrait sans doute en dire autant de la littérature québécoise qui, des œuvres pseudo-autobiographiques de Nelly Arcan aux voyages intérieurs de Louis Gauthier, en passant par les romans minimalistes d’Élise Turcotte et de Louise Dupré, privilégie les rituels du quotidien et les territoires de l’intime. Les trois œuvres abordées ici ne semblent pas échapper à cette fascination pour le biographique. Chacun à leur manière, Yves Vaillancourt, Pierre Ouellet et François Tétreau nous invitent à découvrir des mondes dominés par les discours de consciences subjectives, lesquelles filtrent et décryptent à la fois les faits sociaux contemporains.
Professeur de philosophie et photographe d’art, Yves Vaillancourt avait fait paraître en 1990 le recueil de nouvelles Un certain été. Son second ouvrage de fiction, Winter et autres récits, se compose de courts textes narratifs et de huit photographies inspirés par ses périples aux Etats-Unis et en Europe de l’Est. Moments fugaces rescapés de longs voyages, les différents récits mettent en scène des rencontres impromptues et s’articulent pour la plupart autour de portraits d’inconnus croisés au hasard. L’aspect fragmentaire des textes et des photos contribue à renforcer les idées de morcellement et de mobilité qui s’avèrent inhérentes à l’expérience du voyage. Dès l’incipit de son recueil, l’auteur se présente d’ailleurs sous les traits d’un collectionneur d’instants et d’impressions : « Écrire des souvenirs de voyage, voilà bien une chose étrange. On s’efforce de raviver du mieux qu’on peut d’infimes détails de ces vacances désormais lointaines; on parle de ces villes, gens et paysages ayant laissé une trace dans notre mémoire ». La mémoire est en effet le personnage central du livre de Vaillancourt. C’est elle qui nous fait découvrir les banlieues américaines peuplées de motels bon marché et de Burger King (« Winter »), les virées pragoises (« L’orgie aux pieds de Staline »), les trains et les gares (« Le contrôle »). Aux premiers fragments en apparence autobiographiques succèdent des textes plus impersonnels qui oscillent entre l’écriture intime et la fiction, nous invitant à suivre d’autres personnages, double de l’auteur voyageant seul lui aussi (« La rencontre ») ou professeur enfermé dans sa propre névrose (« La porte étroite »). D’une écriture sobre et maîtrisée, le recueil constitue sans nul doute une réussite sur le mode mineur. L’auteur ne prétend guère renouveler le genre, ne propose pas de découvertes éblouissantes, mais sait intéresser son lecteur, même en lui parlant des plus infimes mouvements d’une conscience nomade.
Accordant lui aussi une large place au thème de la mémoire, Pierre Ouellet semble prolonger, dans son recueil de fragments La vie de mémoire, les réflexions théoriques qu’il mène dans le cadre du projet de recherche « Le soi et l’autre ». Centrés sur les questions de l’identité narrative (d’après le concept de Ricœur) et de la reconstruction mémorielle, les travaux universitaires de Ouellet trouvent ici un complément poétique et philosophique à la fois qui permet d’éclairer sous un jour neuf une pratique d’écriture diversifiée. Professeur et essayiste, Ouellet a aussi publié des recueils de poèmes et des romans, ce qui peut expliquer en partie l’entrecroisement des styles et des perspectives qui caractérise La vie de mémoire. Ni texte critique, ni essai, ni témoignage au sens strict, le recueil entrelace plutôt les trois formes et propose des réflexions sur la littérature qui sont indissociables d’une pensée de l’origine, de la vie quotidienne et de la filiation. La poésie, par exemple, est ramenée au domaine des affects et du corps, et non considérée à la lumière d’une théorie systématique. Pour Ouellet, l’écriture a tout d’une « lettre d’amour à l’être aimé qui nous a quitté, comme une prière désespérée au Dieu auquel on ne peut plus croire ». Des passages sobres et lumineux sur les rapports père-fils (dans le dernier fragment « Travaux de mémoire » notamment), sur la chambre d’écrivain et sur le deuil de l’origine côtoient des réflexions un peu plus ampoulées (« Humorale » par exemple) qui, sans perdre leur caractère d’abstraction, auraient pu s’incarner davantage dans des situations concrètes. Car les plus beaux moments du recueil donnent à voir des lieux, des êtres, des fragments de vie—d’ailleurs appelés biograffitis par l’auteur—plutôt que des thèses et des idées. En témoigne cette scène éloquente qui, à elle seule, pourrait bien résumer le parcours du livre : « Et le pot de peinture de tout ce blanc, qu’on appliquait sur les murs comme si on y mettait toute sa conscience, toute sa mémoire étalée là, blanc pur ou pur blanc cassé. Mon père peignait la façade, pendant que moi je peignais l’arrière, ou bien lui le côté droit et moi le côté gauche. On n’a jamais peinturé ensemble, mon père et moi ». Le devoir de mémoire est ici replacé dans le contexte banal de la rénovation : père et fils peignent ensemble, mais pas du même côté. Père et fils habitent ensemble, mais pas tout à fait. Les fragments les plus réussis du recueil exposent la difficile réconciliation du passé et du présent, de l’histoire filiale et de la mémoire personnelle, en même temps qu’ils entendent rétablir une certaine forme de continuité entre les différents moments d’une vie.
Des trois ouvrages commentés, seul En solo dans l’appareil d’État du poète, traducteur et romancier François Tétreau pourrait recevoir la mention générique « roman ». Le personnage principal de cette fiction à la première personne se nomme Qiu Ang. Originaire de la Chine, elle visite l’Amérique du Nord au cours de la tournée de son groupe rock Dazibao. Le roman est constitué des messages que la jeune guitariste envoie à des destinataires de prime abord inconnus. Dans ses lettres, elle livre ses premières impressions, pose un regard critique sur une Amérique obsédée par l’hygiène, la célébrité et la sécurité, pointant du doigt les lâchetés et les hypocrisies de la société occidentale contemporaine. Au cours d’un spectacle, la jeune femme profite de la présence de nombreux policiers pour demander l’asile politique. Cet événement a un impact majeur sur la suite du récit. Le roman du choc des cultures se transforme dès lors en véritable suspense politique, la guitariste de rock se présentant désormais comme une espionne à la solde du régime communiste. Qiu Ang tente de traquer le diplomate Tong soupçonné de haute trahison par le gouvernement chinois tout en poursuivant le récit de ses mésaventures dans les rapports destinés à ses supérieurs. Divertissant par moments, En solo dans l’appareil d’État repose malheureusement sur une lecture parfois caricaturale et rapidement esquissée des rapports entre l’Occident et l’Orient. Le roman hésite entre l’essai polémique et la fiction, tâtonne et laisse finalement le lecteur sur sa faim.
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MLA: Lapointe, Martine-Emmanuelle. De l'intime et du politique: regards sur la vie contemporaine. canlit.ca. Canadian Literature, 8 Dec. 2011. Web. 25 May 2013.
This review originally appeared in Canadian Literature #190 (Autumn 2006), South Asian Diaspora. (pg. 133 - 135)
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