Book Review
D'un extrême à l'autre
- Annette Hayward (Author)
La querelle du régionalisme au Québec (1904-1931): Vers l'autonomisation de la littérature québecoise. Le Nordir (purchase at Amazon.ca)
Reviewed by Robert Vigneault
À bien des lecteurs cette admirable thèse fournira l’occasion d’un retour nostalgique, teinté d’humour, vers des auteurs québécois qu’on aurait cru oubliés : Adjutor Rivard, Pamphile Le May, René Chopin, Marcel Dugas, Albert Dreux, Paul Morin et bien d’autres qu’on lisait au collège quand le Manuel d’histoire de la littérature de Camille Roy faisait encore autorité. Avec Albert Lozeau on devenait « âme solitaire » (mais non, c’était là une posture dangereuse, « romantique » ou « moderne », nous avertissaient les censeurs; mieux valait respirer les âcres parfums de la « vieille grange »)… Au fait, pourquoi fallait-il que tout fût « vieux » : L’Adieu de la Grise (Lionel Groulx), à moins que vieux ne fût ici synonyme de bien…
Attention, toutefois : rien de vieillot dans cette recherche sur la querelle du régionalisme au Québec : au contraire, c’est une époque significative de notre histoire littéraire, ce conflit de plus en plus passionné, parfois haut en couleur, entre les tenants de l’affirmation régionaliste et leurs adversaires déclarés, les « exotiques », qu’Annette Hayward fait revivre ici en s’appuyant sur une documentation qu’on croirait, ma foi, exhaustive : elle a non seulement scruté les écrits de ces nombreux écrivains mais elle a procédé à un dépouillement systématique de tous les périodiques qui ont fait écho à cette mémorable controverse.
Le courant régionaliste, le plus apprécié du grand public, comptait de puissants défenseurs : l’abbé Camille Roy, dans le sillage de son illustre prédécesseur, l’abbé Henri-Raymond Casgrain, avait tracé la voie dans sa célèbre conférence de 1904 sur la « nationalisation » de la littérature dite « canadienne », soutenant même en véritable idéologue qu’il fallait « nationaliser nos esprits ». Sans le dire, il s’inspirait de l’excellente étude de Louis Dantin sur Nelligan, un auteur à ne pas imiter, précisait l’ecclésiastique : Dantin, si avisé d’ordinaire, n’avait-il pas malencontreusement reproché au jeune poète (mais il s’en repentira) de ne pas avoir donné à son œuvre un « cachet canadien »! Devant les névroses « malsaines » de Nelligan et les amours languissantes d’Albert Dreux, le bon abbé regrette la poésie virile d’autrefois : « où sont les jours de Crémazie, de Fréchette, de Le May? » D’autres partisans du régionalisme prendront la parole : le linguiste Adjutor Rivard et ses tableaux rustiques Chez nous qui, avec Les Rapaillages de Lionel Groulx, connaîtront un vif succès de librairie. Damase Potvin, âme dirigeante de la revue Le Terroir, assénera sa thèse agriculturiste à l’idéologie on ne peut plus explicite dans son roman Restons chez nous. Maria Chapdelaine viendra consacrer le triomphe du régionalisme, sauf que, aux yeux du Français Louis Hémon, ironisera Marcel Dugas, « c’était tout simplement composer un roman exotique »… Le plus équilibré de tous, Léo-Paul Desrosiers, influencé par Lionel Groulx, prônera un « nationalisme littéraire » élargi, inspiré par la méditation de l’histoire et par le souci de l’âme contemporaine aussi bien que de l’âme ancienne du Canada français. D’autres reprendront le flambeau, mais aux antipodes du « réalisme idéalisé » de Camille Roy, comme dans La Scouine d’Albert Laberge et Un homme et son péché de Claude-Henri Grignon.
Adeptes quelque peu hautains de l’Art universel et d’une forme exquise, les « exotiques » inscriront leur dissidence. Jules Fournier, pétillant d’intelligence et de saillies ironiques, ne fera qu’une bouchée du zèle moralisateur et du manque de goût littéraire de certains apôtres du terroir, pendant qu’Olivar Asselin dénoncera leur « indigénisme ». Marcel Dugas, lui, épanchera son indignation dans sa prose échevelée et alambiquée. Des poètes prendront le contre-pied du lyrisme campagnard : Paul Morin, avec Le Paon d’émail, Guy Delahaye avec Les Phases. Dans Le Cœur en exil, René Chopin affichera ses affinités avec les symbolistes et autres « décadents ». Robert de Roquebrune deviendra directeur littéraire du Nigog, importante mais éphémère revue où il s’en prend à « ce nationalisme [qui] nous agaçait ». Optant pour le juste milieu, Dantin jugera sainement qu’« [i]l n’est pas nécessaire qu’une littérature nationale soit nationaliste ». Autres ténors de l’universalité de la littérature, le bouillant « Turc » (Victor Barbeau) fustigera « les pontifes de l’heure des vaches » et « la danse autour de l’érable », tandis que Jean-Charles Harvey soutiendra contre Damase Potvin que point n’est besoin d’une langue distincte pour traiter un sujet canadien.
À mon avis, sur le plan littéraire du moins, cette querelle entre régionalisme et exotisme était artificielle : pourquoi opposer ainsi le proche et le lointain, l’exotisme ou l’exploration de l’ailleurs n’étant au fond qu’une voie vers la connaissance de soi. Les « exotiques » étaient à leur manière des artistes attachés à leur nation, des puristes francophiles, comme Fournier et Asselin, qui ne voulaient pas s’embourber dans le terroir. D’ailleurs, à la lumière de sa lecture minutieuse et pondérée de l’énorme documentation qu’elle a réunie sur ce sujet, Annette Hayward a réussi à mettre au jour l’évolution des principaux protagonistes de la querelle, lesquels ont fini par nuancer substantiellement leur pensée, parfois même par se rétracter. Vers 1930, la controverse s’éteint, la liberté littéraire semble exister désormais au Canada français, à preuve Trente arpents, roman du terroir publié en 1938 par Ringuet (Philippe Panneton), un ancien « exotiste ».
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MLA: Vigneault, Robert. D'un extrême à l'autre. canlit.ca. Canadian Literature, 8 Dec. 2011. Web. 22 May 2013.
This review originally appeared in Canadian Literature #195 (Winter 2007), Context(e)s. (pg. 147 - 148)
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