Book Review
En état d'incandescence
- Annick Perrot-Bishop (Author)
En longues rivières cachées. Éditions David (purchase at Amazon.ca)
- Annick Perrot-Bishop (Author)
Femme au profil d'arbre. Éditions David (purchase at Amazon.ca)
- Neil B. Bishop (Translator) and Annick Perrot-Bishop (Author)
Woman Arborescent. Ekstasis Editions (purchase at Amazon.ca)
Reviewed by Réjean Beaudoin
Auteure d’un roman et d’un recueil de nouvelles, Annick Perrot-Bishop a publié quelques plaquettes de poésie, dont Femme au profil d’arbre, paru il y a quatre ans. Ce livre vient d’être traduit en anglais par Neil B. Bishop, sous le titre Woman Arborescent. Une autre suite de courts textes de Madame Perrot-Bishop a été publiée récemment: En longues rivières cachées donne à lire des poèmes d’une grande économie d’expres- sion et d’une puissante imagerie naturelle, qualités qui ne sont pas sans continuité avec la richesse de son univers intérieur foisonnant, original, porté par une écriture remarquablement maîtrisée. Je commence par Femme au profil d’arbre qui s’impose par les mêmes qualités.
Je suis d’abord étonné. Au sens fort. Ma perplexité fond au fil des pages. Parce que j’ai pris peur en ouvrant le livre. Je l’avoue, ces petites proses indiciblement denses et pourtant éclatées comme des bombes cloutées m’ont secoué. J’ai bronché devant ces rafales d’images en cascades: « novembre et son corbillard de pluies »; « Mon feuillage au souffle de pluie »; « La pluie, avec ses pleurs de sable, s’endort en grignotant la neige »; « la senteur de l’humus où s’enracine le ciel »; « le jour . . . avec ses bras de soie »; « ma voix d’arbre en feu. » Et il n’est pas question de les ordonner, ces images, car elles se produisent et et se rangent d’elles- mêmes, à la manière des gouttes d’eau dans la mer ou des espèces vivantes en chute libre dans la Création. Je dépose ma résistance. Je n’aurais pas cru possible une poésie comme celle-là. Elle me console de n’avoir jamais su lire Lucrèce ou Virgile dans leur latinité originale. Je me trompais de penser que l’antique poésie fût exilée des lignées modernes. L’exil n’aura été qu’une ressource de plus pour favoriser l’émergence de la poésie qui ne s’avise pas d’être déplacée à l’ombre du chaos. Le poème est chez lui là où il surgit, inattendu et souverain dans l’être, autant que chaque parcelle de l’univers. Le pouvoir de le bannir n’est littéralement pas de ce monde.
Mais il me faut calmer ma surprise et tâcher de dire quel est l’air que l’on chante. Dialogue amoureux du monde en sa toute féminité intégrale. Mots d’une polarité cosmique, aimantée par la fusion conductrice de leur gravité. Le fond de la beauté touche à l’effroi comme au coeur dénudé des éléments. Violence, viol et volonté de naître à sa propre mortalité, la seule fertilité qui soit: « Le jour. Ce grand loup glauque qui court sur les vagues. Morsures de clarté dans la brume. Son pelage à l’odeur de mer qui s’étire en longues foulées bleues. Retentissantes d’ardeur éblouie. »
Le recueil se compose de quatre parties: la première a donné son titre au livre; la deuxième s’intitule « Entre nous le voyage se danse »; ensuite « Le monde comme un insecte »; puis « Jardin éclaboussé de cris ». L’unité du livre n’est pas en cause, mais il n’est pas aisé de montrer l’embrayage des quatre mouvements. Je m’y aventure quand même, au risque de tout embrouiller. Le silence narratif (lyrisme et description l’emportent) n’en engendre pas moins une histoire fracassante dans laquelle se lisent un douloureux mystère de l’amour trahi et malgré tout vainqueur, une déchirante mémoire de son avortement, la vie répudiée insistant encore dans sa matrice contrariée, puis la hantise des amants prédateurs se dénouant dans une curieuse hibernation d’écorce et de craquements ligneux. L’antique symbole de l’Arbre de vie s’inverse ici en saison infernale dans l’abyssale condition de l’amour maternel infiniment meurtri dans sa nature même. Atroces, insurgées, vibrantes et pourtant prostrées, l’intolérable cruauté et l’étrange offrande du don vital sont réunies en bouquet, en efflorescence, en luxuriance.
En longues rivières cachées s’enroule dans une symbolique de l’eau, comme l’annonce le titre. L’onde de choc aquatique contient l’enfantement des corps charnels dans la grossesse du monde, la gestation de celui-ci se nourrissant de l’anéantissement cyclique de ses créatures et de leur éternel retour. La poésie d’Annick Perrot-Bishop fait entendre une voix certes personnelle, souvent intime, dont le chant entame un dialogue au terme duquel la deuxième personne paraît à la fois proche et hors d’atteinte, familière et impersonnelle, conçue et abolie—distance et proximité refluant vers le sujet poétique jusqu’à lui conférer à son tour un soupçon d’altérité partagée. La phrase se tisse de vers brisés (brisures de verre), de mots au rythme délibérément interrompu, coupé, mots qui ne se joignent que pour s’associer en versets au souffle court, syncopé, ténu mais jamais en défaut d’harmonie. Pas ou peu de narration. Une condensation de la sensation et de l’affect en plein coeur, de plein fouet. Et une présence (de la voix, du temps, du monde) telle que la phrase l’imprime, la grave dans la lecture. Dire et taire sont en phases croisées dans cette parole qu’on devine entravée et en même temps libérée de toute pause (comme de toute pose). Quand c’est la fibre de l’être qui parle, l’énoncé ne saurait se répandre en discours ni la verbosité s’étaler en éloquence. Pourtant, cette poésie ne manque ni de relief ni de force. Le blanc et le gris, le sombre et le clair s’allient en lumières subtiles. Le levier irrépressible de ce qui point et de ce qui s’éteint, de ce qui vient et de ce qui disparaît agit partout dans la nature comme dans le poème.
La structure du recueil se présente en cinq séquences de versets plus ou moins amples, généralement très serrés. En longues rivières cachées me semble amorcer un processus de guérison après l’éprouvante descente en flamme de Femme au profil d’arbre. L’appel incantatoire à la vie fait suite à une traversée dantesque de la mort. On ne sort pas indemne d’un tel périple, « le dos fracturé par la coupure des mots. »
Woman Arborescent, la traduction en anglais de Femme au profil d’arbre, relève un défi difficile. Traduire ne va jamais de soi. La difficulté se multiplie par un facteur qui augmente en proportion de la réussite poétique du texte de départ. L’exactitude, la justesse, la fidélité de la langue concise de Neil Bishop rendent assez souvent justice à l’original, mais il s’y trouve aussi des cas de grand écart entre les deux textes, des bifurcations si hardies que le lecteur de Woman Arborescent risque d’être entraîné fort loin de la poésie de Perrot-Bishop. Je retiens les quelques exemples suivants: « soleil profond giflé de neige » devient« dusky sun-brown spattered with snow »; « Sur ta peau, la moiteur des nuits » est rendu par « On your skin, muggy nights »; « petite cigale indomptée par la fourmi » se traduit par « tiny playful butterfly un- impressed by the worker-bee. » Il y a pire. Quand on lit en français « Rouge l’horizon s’enchante », quelle idée de cette admirable formule peut-on se faire en trouvant « The red horizon casts its spell »? Et que dire de ceci: « Éclatements d’oiseaux qui fouillent mes yeux » est rendu par « Shards of birds piercing my eyes »? Ces glissements de sens sont loin d’être isolés. Quand l’idée est sauve, le ton, l’euphonie ou le rythme sont malmenés. On voudrait que l’intégrité de l’oeuvre survive à de tels décalages. Il y a tout lieu de craindre le contraire.
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MLA: Beaudoin, Réjean. En état d'incandescence. canlit.ca. Canadian Literature, 8 Dec. 2011. Web. 26 May 2013.
This review originally appeared in Canadian Literature #187 (Winter 2005), Littérature francophone hors-Québec / Francophone Writing Outside Quebec. (pg. 160 - 162)
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