Book Review
Entre litote et emphase
- Louise de Gonzague Pelletier (Author)
Sarabande (Poésie). Vermillion (purchase at Amazon.ca)
- Lisa Carducci (Author)
Ville-Coeur suivi de Cela (Poésie). Vermillion (purchase at Amazon.ca)
Reviewed by Raoul Boudreau
Ces deux recueils de poésie proposés par l’éditeur d’Ottawa ont en commun d’avoir été écrits par des femmes qui ont déjàpublié chacune une dizaine de recueils et quelques romans. La liste des publications donnée en début de volume nous apprend que dans les deux cas, ces ouvrages ont été publiés plus souvent qu’autrement chez de petits éditeurs; ces deux auteures, malgré le nombre de leurs publications, restent en marge des noms les plus connus de la poésie d’expression française au Canada. Cependant ces deux recueils sont assez différents pour ne pas dire opposés aussi bien dans la forme que dans la thématique, celui de Lisa Carducci notant les éphémérides d’une passion, alors que celui de Louise de Gonzague Pelletier est empreint de la gravité du deuil.
En quatrième de couverture, Ville-Coeur est présenté comme "le duo de Beijing et du coeur de l’auteure." La Chine est en effet discrètement présente tout au long de ce journal de la ville et du coeur, divisé selon les mois de l’année, de août à juillet. Lisa Carducci mise dans ce recueil sur une disposition typographique originale qui rompt la linéarité habituelle de la lecture. Les vers généralement groupés par trois sont disposés sur deux colonnes en ménageant irrégulièrement des espaces blancs, pauses propices à l’intériorisation du texte. S’il ne fait aucun doute que le texte doit être lu colonne par colonne, cette disposition aménage aussi des rencontres lumineuses entre les strophes mises face à face: "sur le bord de la fenêtre / la pluie télégraphie / quoi à qui // ai joué ma dernière carte / un message part / se rend-il." Un double prologue et un double épilogue, côté ville et côté coeur, partagés aussi selon les colonnes de gauche et de droite, suggèrent une piste de lecture qui accorderait à la colonne de gauche les inscriptions des réalités quotidiennes de la ville et à la colonne de droite celle des mouvements intérieurs du coeur. L’auteure a eu l’intelligence de ne pas diviser aussi mécaniquement sa matière, mais il reste que d’une manière générale, on peut accorder un aspect plus concret, plus factuel au texte de gauche et une tournure plus abstraite et plus intime à celui de droite. Il me semble qu’il y a làbeaucoup plus qu’un simple artifice de présentation et j’y verrais même l’affirmation d’une certaine conception de la poésie que le recueil met en oeuvre. Ville-Coeur est une belle illustration du fait que toute sensation reste attachée à la situation concrète qui l’a fait naître ou qui l’a accompagnée. De même la poésie est inaccessible en elle-même et on ne peut que la suggérer par la convocation simultanée des multiples images, idées et sensations, fuyantes et lacunaires, qui traversent l’esprit et composent un moment privilégié, un instant poétique, qui sera sauvé du néant par le jeu de l’écriture, appelé à fixer ces impressions subtiles. Voilààmon avis ce que tente de faire Ville-CÅ“ur et ce qu’il réussit tort bien grâce a un art consommé de la litote, de l’ellipse et de l’image: "ce clapotis / lune contre nuage / sur le canal." Dans cette perspective d’atténuation de l’expression, le prologue affirme d’emblée la conscience des limites de l’écriture: «l’innommable / reste encore à dire." L’érotisme et la sensualité, ressources si difficiles à manier et qui très souvent croulent sous la surcharge, sont ici bien servis par un sens très sûr de la mesure: "la pointe de mes seins / chatouille / celle de tes doigts."
Le fait que cet amour se termine par une rupture est ici très secondaire: ce n’est qu’une péripétie qui ne fait l’objet d’aucune dramatisation et qui était déjàannoncée dans le prologue. L’amour, comme l’écriture, doit bien s’arrêter quelque part: l’important c’est qu’il ait existé et qu’il ait laissé des traces.
La seconde partie du recueil intitulée Cela est parfaitement assortie à la première. Il s’agit, comme on pourrait presque le dire de Ville-Coeur, d’un seul long poème sur un amour voué à l’échec et qui travaille dans l’infra-discours et le non-dit: "Ne jamais prononcer / les mots / laisser dans le néant / l’inutile." Le titre désigne en effet par la plus extrême litote la rencontre fulgurante, inexplicable et douloureuse de l’amour et cette retenue dans l’expression donne à l’objet une force et une présence troublantes. Lisa Carducci fait donc ici la preuve de l’efficacité d’une écriture qui mériterait certes d’être mieux connue. Ajoutons en terminant que de très belles illustrations de Du Jinsu, parfaitement adaptées à la tonalité du texte, ornementent la couverture et le recueil pour en faire une réussite indéniable.
Sarabande de Louise de Gonzague Pelletier comporte comme le précédent un prologue et un épilogue, ainsi que trois parties intitulées "Soleils suspendus," "Saisons fragiles" et "Lumières errantes." Le texte présenté sous forme de prose poétique est distribué en paragraphes assez brefs qui n’occupent que le haut des pages. La moti vation de l’écriture nous est donnée de manière très explicite et plutôt banale dans la dernière phrase de l’épilogue: "Le départ d’un ami très cher m’a fait écrire Sarabande." La transposition d’une souffrance personnelle en poésie n’est pas chose facile car celle-ci exige beaucoup plus que sincérité et vérité: elle demande en plus la vérité de l’expression et ce n’est certes pas en commençant par "Ton souvenir mouille mon visage de mélancolie. Je te cherche, désemparée," que l’on peut prétendre à cette précision et à cette nouveauté dans le dire qui donnent la sensation d’être en face d’une expérience unique et inédite. En tentant de transmettre une émotion, Sarabande verse trop souvent dans la banalité: "La vie aboutit à la mort. Je ne peux rien changer," ou dans l’emphase et la grandiloquence: "Les larmes me troubleront, iront chercher cet espace infini qui nous transcende." La prose poétique ne peut davantage que la poésie en vers se passer de rythme et de musique, mais des expressions terriblement prosaïques viennent briser l’atmosphère poétique que l’on tente de créer: "L’échiquier social peut-il être solide sans affirmation du coeur?" Certes le recueil témoigne aussi d’un effort d’invention d’images poétiques originales, mais elles n’ont pas la précision, la cohérence, la continuité nécessaires à la construction d’un univers imaginaire convaincant.
La distance et le recul auraient été ici de mise, mais le texte est tout entier occupé par la présence de la première personne du singulier et la poésie, que l’auteure semble avoir sacrifiée à sa douleur, n’arrive pas à percer cet écran. L’auteure n’a pas cru si bien dire en écrivant: "Je demeure une prose inachevée."
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MLA: Boudreau, Raoul. Entre litote et emphase. canlit.ca. Canadian Literature, 8 Dec. 2011. Web. 19 June 2013.
This review originally appeared in Canadian Literature #166 (Autumn 2000), Women & Poetry. (pg. 168 - 169)
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