Book Review
Essais critiques:
- Gérard Bouchard (Author)
La Pensée inpuissante. Échecs et mythes nationaux canadiens-français (1850-1960). Borealis Press (purchase at Amazon.ca)
- Jacques Pelletier (Editor)
Victor-Lévy Beaulieu. Un Continent à explorer. Nota Bene (purchase at Amazon.ca)
Reviewed by Laurent Mailhot
Voici deux livres d’essais critiques: l’un constitue un recueil fait en collaboration, l’autre sort de la plume d’un chercheur avantageusement connu. Le premier porte sur un écrivain monumental et le second sur un certain nombre de penseurs répartis sur un peu plus d’un siècle.
L’œuvre immense, sans limites ni mesure, de VLB est-elle un continent massif, solide, une nébuleuse céleste, infernale, ou un ensemble d’îles et d’archipels flottant sur un océan à la Hugo, à la Melville ? C’est en tout cas un continent à la dérive, qui déplace tout sur son passage et bouleverse les perspectives génériques, esthétiques, historiques. Comment l’aborder ? Par des explorations ciblées, des coups de sonde précis, tels ceux que font ici un professeur et huit étudiants de l’UQÀM. Il est normal qu’une collection « Séminaires » fasse appel à des travaux de jeunes universitaires avant, pendant ou après leurs thèses. Ceux-ci sont bien informés, leurs points de vue sont clairs et variés, allant de l’histoire du Québec à l’anthropologie culturelle à travers la carnavalisation et le baroque, le fantastique, la violence et le sacré.
Les neuf études, même celle de Michel Nareau sur Monsieur Melville, « autofiction », portent sur les romans, et pour la plupart un ou deux romans : La Nuitte de Malcolmm Hudd est rattachée à Mémoires d’outre-tonneau, puis à Un rêve québécois; et on reviendra à la fin sur la « métamorphose » du récit originaire de 1968 (revu en 1995) dans Satan Belhumeur (1981). Même un titre général comme « Situation de l’écrivain québécois en 1976 », de Michèle Le Risbé, se fonde sur l’étude de N’évoque plus que le désenchantement de ta ténèbre, mon si pauvre Abel (1976), « lamentation » qui est une sorte de « théorie » du cycle des Voyageries. « Don Quichotte de la démanche. Un navire romantique sur une mer baroque », de Johanne Pelland, est précédé d’un texte qui porte sur le même roman (1974), intitulé « Abel Beauchemin, messie, supplicié et chevalier de l’écriture apocalyptique », par Geneviève Baril. La complémentarité, voire la convergence des études est évidente. L’analyse de chaque roman est doublée, prolongée par des aperçus précis sur leurs voisins immédiats ou lointains, sur des phénomènes fondamentaux de la production de Beaulieu : intertextualité, plagiat et « recyclage discursif », usage de la métaphore, critique, parodie et contre- culture, « cynisme », expressionnisme, etc.
L’œuvre, le « Grand Roman » qui se présente sans timidité comme une Bible, un martyrologe (de Sébastien à Jeanne d’Arc et à Riel), une mythologie dionysiaque, prométhéenne, œdipéenne, a-t-elle raison, et dans quel sens, de se placer dans l’orbite de l’Odyssée, du Quichotte, de Rabelais, Joyce, Ferron et, inattendu, Flaubert ? Malgré ses aspects scolaires et certains traits répétitifs, ce collectif est plus substantiel et utile que bien des (actes de) colloques. L’arpentage et le parcours croisé, quoique partiel, du secteur romanesque centrent la lecture et la critique sur l’essentiel, non sur l’idéologie—les idéologies?—, les écrits secondaires ou circonstanciels, les polémiques et autres coups de gueule de VLB, à distinguer de l’écrivain Victor-Lévy Beaulieu.
Bien des questions demeurent pendantes ou peuvent se poser. Comment s’articulent exactement le romantisme (épique) et le réalisme de Beaulieu, son discours et ses niveaux de langue, son souverainisme et son régionalisme ? Quelle est sa conception de la langue parlée et écrite, de l’archaïsme ? Comment lit-il ou relit-il les classiques, modernes et postmodernes québécois ? Dans le « chantier VLB », il faudra tôt ou tard faire appel de façon plus systématique à la génétique, à l’onomastique, à la linguistique et à la stylistique, à la rhétorique, aux études comparatives (avec Blais et Ducharme, notamment). Sans compter l’inévitable biographie. Car, à dix-neuf ans, au sortir de l’« expérience mortifère » de la poliomyélite, « Beaulieu est devenu vieux, porteur déjà d’un regard tragique sur l’existence qui ne cessera plus de l’habiter par la suite ». Le coordonnateur, lui-même auteur en 1996 d’une étude considérable sur L’Écriture mythologique de Beaulieu, est conscient des limites comme des réussites de ce collectif.
La Pensée impuissante commence par se demander « Comment les Québécois ont rêvé le Nouveau Monde » et se termine par « Un archétype : la reconquête ». L’historien et sociologue de Chicoutimi (Saguenay) pose des questions fondamentales sur le rôle de la culture et de l’imaginaire dans le mouvement d’une société. Autrefois, « par quels arrangements symboliques (ou autres) la misère du peuple a-t-elle été prise en charge » ? Aujourd’hui, paradoxalement, alors que près de la moitié de la population s’affirme souverainiste, « ce sont les intellectuels nationalistes qui n’arrivent plus à formuler (ou à reformuler) le discours de cette aspiration ». Quels furent donc les rapports entre le peuple et les élites, et pourquoi se sont-ils récemment inversés?
Son livre récent (2003) sur Les Deux Chanoines. Contradiction et ambivalence dans la pensée de Lionel Groulx, sur lequel il revient au chapitre VI, avec une « critique des critiques », a donné à Gérard Bouchard la méthode et l’élan pour élargir son enquête sur plus d’un siècle. Il est cependant difficile de nier la cohérence des idées d’Arthur Buies sur le cléricalisme, l’éducation, la langue, la paresse intellectuelle, la démission et la peur. L’auteur attend évidemment le chroniqueur au coin du bois du curé Labelle et de la colonisation des terres nordiques. C’est au prix de quelques anachronismes et de lectures partielles ou trop orientées que Bouchard tente de décrire Buies comme un « faux radical ». Ses Chroniques, voyages, etc. sont inépuisables parce qu’il en est lui- même le sujet. La liberté dont il parle, il la prend. Le pays qu’il dessine, il l’arpente. Buies n’a pas que des idées, il a une pensée encore vivante.
Bouchard donne beaucoup d’espace à la « confusion dilettante » et aux « envolées lyriques échevelées » du polyglotte Edmond de Nevers dont L’Avenir du peuple canadien- français (1896) est un passé, un ailleurs tiraillé entre une petite république élitiste, française ou athénienne, un développement ruraliste au Nord et une « grande continentale ». En revanche, il est réducteur de situer Édouard Montpetit « À l’ombre (et à l’image) du chanoine Groulx ». La vingtaine de pages consacrée à cet économiste et humaniste ne rend pas compte de son action universitaire, diplomatique.
Un important chapitre porte sur les « quatre saisons » du journaliste Jean-Charles Harvey, toutes rouges mais d’un rouge différent : anticlérical, socialiste, libéral provincial et fédéral, capitaliste, « antiradical ». Ses romans sont l’antithèse de ceux de Groulx. Harvey prend des libertés avec toutes les doctrines qu’il embrasse plutôt que « la liberté contre la doctrine ». Il déconcerte par ses « incohérences de fond », ses « revirements subits », ses connivences douteuses, son opportunisme.
La pensée des idéologues et des essayistes fut impuissante à enrayer le sous-développement chronique des Canadiens français avant la Révolution tranquille. Mais les six auteurs retenus ont tous, depuis Buies, préparé à leur façon certaines réformes apportées à l’éducation, à la langue, à la culture, à la psychologie collective, à l’économie, à l’État. Leur pensée, inégalement élaborée, fut d’une impuissance relative par rapport à celles du clergé et des politiques (tel Henri Bourassa). Ce fut une « pensée par défaut » (p. 248), fragmentaire, compensatoire, illusoire, traversée d’éclairs critiques et autocritiques.
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MLA: Mailhot, Laurent. Essais critiques: . canlit.ca. Canadian Literature, 8 Dec. 2011. Web. 22 May 2013.
This review originally appeared in Canadian Literature #187 (Winter 2005), Littérature francophone hors-Québec / Francophone Writing Outside Quebec. (pg. 158 - 160)
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