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Cover of issue #214

Current Issue: #214 (Autumn 2012)

Canadian Literature's Issue 214 (Autumn 2012) is now available. The issue features articles by Germaine Warkentin, Susan Gingell, Deanna Reder, Allison Hargreaves, Daniel Heath Justice, Kristina Fagan Bidwell, Jo-Ann Episkenew, Andrea King, Joanne Leow, and Ana María Fraile, and new Canadian poetry & book reviews.

Book Review

La poésie dans tous ses états

  • Daniel LeBlanc-Poirier (Author)
    La lune n'aura pas de chandelier. l'Hexagone Poésie (purchase at Amazon.ca)
  • Joanne Morency (Author)
    Miettes de moi. Éditions Triptyque (purchase at Amazon.ca)
  • Frédérick Durand (Author)
    Sombre d'ailleurs. Éditions Triptyque (purchase at Amazon.ca)

Reviewed by René LaFleur

Des voix très variées se lèvent du sol québécois ces temps-ci, chacune circonscrivant un état intérieur unique en même temps qu’elle situe son dire poétique dans un État ailleurs insolite, qui jouxte celui que nous habitons au quotidien.

La lune n’aura pas de chandelier de Daniel Leblanc-Poirier illustre poème par poème la conviction de son auteur que le quotidien urbain non transformé contient toutes les merveilles (et tous les désespoirs), ce qui frappe de non-pertinence toute forme de mysticisme. Dans ce recueil, le poète agit à tous les instants par plaisir et pour le plaisir, creusant avec humour et lucidité le quotidien même le plus gris pour en dégager les noyaux merveilleux. Chaque vers est l’occasion d’associer un trait précis de l’expérience humaine non pas à une abstraction poétique ni à un azur sublime ni à une rose délicate mais à un bonbon, un sac de chips ou une bouteille de ketchup. C’est dire que son imaginaire se situe plus volontiers dans le dépanneur du coin que dans le royaume des essences et que le ton dominant du recueil est le comique décapant. En plus d’être le porteur de l’impératif d’aborder avec sa langue, ses tripes et son sexe le monde dans toute sa variété, ce recueil assume sa nord-américanité, alliant le thème de la recherche poétique à ceux des grands espaces, à la vie nocturne de la Nouvelle-Orléans, à New York, aux plages du Mexique—bref, à tout ce nouveau monde excitant, vaste et varié, marqué par la vitesse et la consommation impulsive. Sous l’évidente dérision du sublime, à laquelle participe un quotidien présenté comme tout ce qu’il y a à aimer, s’articule un propos philosophique que résume le poème final : si la lune n’aura pas de chandelier, c’est parce que le soleil ne sera plus là pour l’éclairer. Elle devra se débrouiller toute seule, sans lumière issue d’ailleurs, comme l’individu d’aujourd’hui n’a d’autre monde pour  son aire d’action où se réaliser que celui, physique et actuel, dans lequel nous évoluons déjà.

Comme son titre l’indique, Miettes de moi de Joanne Morency attire l’attention du lecteur sur le sujet écrivant, ici engagé dans un processus de dégradation-reconstitution. La dégradation de soi est en fait une fragmentation parfois aliénante, souvent heureuse puisqu’elle permet une intersection entre soi et la riche multiplicité du perceptible ; lorsque  la dissémination de l’être devient insoutenable, le processus s’inverse : il s’ensuit alors une reconstitution de soi vécue  sous le monde des retrouvailles. Mais quelle que soit la situation de la poétesse dans ce cycle qui n’est pas sans rappeler le big bang des astrophysiciens, celle-ci s’adonne à une quête de sérénité, de simplicité et d’intégrité. Son modèle semble être l’enfant, celui-là même qui, avec la plus parfaite candeur, « délace » le quotidien, dénonçant les vérités absolues et toute autre forme de violence qui souille le rapport tendre et harmonieux avec le monde. Si cette parole efficiente, aérienne peut avoir un effet assainissant sur l’existence gangrenée de l’adulte, elle peut aussi transformer notre perception du monde. Dans cette visée de poète-mage, les mots s’avèrent de fiables alliés : « J’approche du but, syllabe par syllabe. À voix haute. » Son style, plein d’ellipses, a souvent la force d’un aphorisme. L’économie de mots aide à isoler une impression, empêchant l’établissement de la gênante anecdote. Finalement, cette poésie témoigne aussi d’une magie qui a lieu en dehors des mots, par exemple celle qui survient quand la poétesse réussit à déborder ou à « précéder » les fâcheuses limites de son corps à la faveur d’un déplacement psychique du percevant vers le perçu. Ainsi, la poétesse devient ce qu’elle voit, ce qu’elle mange, fait fi de la loi du corps pour devenir « plusieurs à la fois ». Absorbant le perçu pour ensuite le devenir, elle se dissémine (« Je ne sais pas où je commence. Je me répands abondamment. ») pour acquérir un sentiment de plénitude: « Je porte un collier autour du monde. » Entrer dans Miettes de moi, c’est se couler dans la tendre respiration d’une sensibilité qui exige un contact intense et simultané avec les mille ports d’attache de l’existence.

En même temps qu’il renvoie à un univers subjectif bien particulier, le « d’ailleurs » de  Sombre d’ailleurs de Frédérick Durand renvoie au modélisateur qui identifie la qualité « sombre » comme allant de soi—dans ce monde-là. En effet dans ce recueil, la qualité « sombre » a valeur de Norme, constitue un univers infiniment riche en nuances, peuplé d’êtres maléfiques, tordus, entièrement livrés à leurs fantasmes de violence, de lacérations, de démembrements, fréquentant le cimetière comme d’autres fréquentent l’église, êtres porteurs d’une morale de prédateur, laquelle pourrait être résumée par : « Il faudra résoudre à étrangler ». Cette affirmation du mal nécessaire, naturel, répété sous diverses formes dans le recueil, s’inscrit bien sûr en faux contre la perception édulcorée de l’humain bienveillant. Aussi cette morale de vampire prend-elle la forme d’un style, car l’écriture est ici ardue, impitoyablement exigeante, cruelle dans la mesure où le sens demeure toujours juste en dehors de notre portée, comme pour nous narguer. Cependant, cette vicieuse alliance de thématiques baudelairiennes et d’une écriture à la René Char est en réalité pure délice pour qui demande au poème non tant de livrer un sens que de frapper l’imagination. D’entrée de jeu, cette voix cruellement sibylline nous introduit dans un dialogue intime avec un « tu » muet. Celui-là dispense à celui-ci un enseignement pour survivre dans le monde souverainement impitoyable qui est le leur, et qui, à l’aide d’énoncés tels que « Tu es ici pour nuire, mais ton mandat s’use », renforce la conscience de leur destin de malfaisant et souligne l’urgence de passer à l’acte. La violence soude non seulement les rapports avec autrui mais avec soi puisque la vérité nue, dégagée de tout pathos, de toute morale humaniste, est exigée de l’autre comme de soi-même. Est-ce la conscience de la nécessité de se détruire l’un l’autre qui explique que, peu avant la fin du recueil, le « tu » se retire? Le dialogue se poursuit, pourtant, mais avec l’absent, sans changement notable de ton, comme s’il s’était toujours agi de mots-pour-la-mort, de paroles pour installer le lecteur dans la suave éternité de la mort comme absolue. Comment voir autrement le poète fasciné par « l’effondrement de chaque syllabe dans [le] poignet tranché » de l’interlocuteur intime? Ce qui ajoute à cet hommage à la mort est l’excellente force des chutes des poèmes, toutes des petites morts réussies. Souvent rédigées au futur simple, ces chutes donnent l’impression de lier les désirs ou frustrations du présent à un développement morbide à venir d’apparence inéluctable, comme si la voix poétique était celle d’un prophète énonçant la Loi implacable et inhumaine qui gouverne l’univers. Cette Loi qui termine et, à la manière d’un spectre, traverse chaque poème, est à la base d’un contraste habilement exploité entre les règles de conduite favorisant la grégarité de la population « normale » et celles énoncées dans Sombre d’ailleurs, qui règlent les comportement asociaux que refoule cette même population. En somme, d’une main de maître, Durand met en scène dans son recueil la voix d’un antéchrist qui susurre les terribles vérités de son Anti-monde.

 

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MLA: LaFleur, René. La poésie dans tous ses états. canlit.ca. Canadian Literature, 8 Dec. 2011. Web. 21 May 2013.

This review originally appeared in Canadian Literature #206 (Autumn 2010). (pg. 158 - 160)

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