Book Review
L'Amérique imaginaire
- Pierre-Joseph-Olivier Chauveau (Author)
De Québec à Montréal Journal de la seconde session, 1846 suivi de Sept jours aux Etats-Unis, 1850 (Introduction et notes de Georges Aubin). Nota Bene (purchase at Amazon.ca)
- Maurice Lemire (Author)
Le Mythe de l'Amérique dans l'imaginaire "canadien". Nota Bene (purchase at Amazon.ca)
Reviewed by Réjean Beaudoin
Ces deux livres ajoutent leur éclairage au passé d’un peuple dont la cohésion est aujourd’hui dissoute en une foule de communautés éparses, minoritaires et, pour beaucoup d’entre elles, en voie d’extinction. Je ne saurais mieux le dire qu’en rappelant la première phrase qu’Yves Frenette a placée au début de sa Brève Histoire des Canadiens français (1998). La voici cette phrase: "Ce livre raconte l’histoire d’un peuple qui n’existe plus." Il ne s’agit pourtant pas de cet ouvrage et je n’en cite l’incipit cinglant que pour l’effet de la perspective qu’il ouvre en la refermant d’entrée de jeu. Ce n’est pas des Québécois dont il est question, mais de leurs proches parents qui s’appelaient, il y a cinquante ans à peine, les Canadiens français. On s’en souvient peut-être mieux hors-Québec où les francophones de toutes les provinces sont encore assez souvent qualifiés de Canadiens français. Depuis la Révolution tranquille, cette identification n’a plus cours au Québec qui a relégué cette appellation aux exilés de la diaspora nord- américaine. Leur migration continentale a commencé dès le berceau de la Nouvelle-France et s’est développée jusqu’aux dimensions d’un véritable exode entre 1840 et 1920.
La mobilité géographique des Canadiens français et les traces de leur exploration du continent sont partout répandues à la grandeur de l’Amérique, mais ces vestiges sont aussi inscrits profondément dans leur imaginaire collectif. Tel est l’objet du livre de Maurice Lemire. Comme il nous y a habitués dans son entreprise érudite, ce chercheur qui se passe de toute présentation dans les milieux des études littéraires québécoises, fonde son enquête sur des assises théoriques solides. C’est aux travaux de Gaston Bachelard, de Gilbert Durant, et de Carl Gustav Jung que l’ouvrage de Maurice Lemire emprunte sa conception de l’incidence anthropologique de son étude. Il s’agit de savoir ce que les écrivains canadiens-français du XIXe siècle ont fait dans leurs écrits de la tradition orale séculaire qui témoignait encore, de leur temps, de l’épopée américaine des aventuriers de toutes sortes -- explorateurs, pionniers, marchands ou coureurs de bois -- qui avaient balisé l’Amérique du Nord en tous sens et jusqu’aux confins les plus éloignés de la forêt, au nom de la liberté irrésistible de se soustraire au regard des autorités coloniales, ce qui ne les a pas empêchés de servir, d’une façon dérogatoire, l’expansionnisme de la France.
Cet ouvrage repose une question fondamentale dont la solution reste à trouver, plus de trente-cinq ans après le livre incontournable de Jack Warwick, The Long Journey (1968). De quelle façon la littérature canadienne-française a pu transformer ou récupérer les archives populaires de l’oralité demeure un grand sujet d’interrogation. Il devient de plus en plus couramment admis maintenant que les élites dirigeantes du milieu du XIXe siècle canadien-français ont imposé assez radicalement leur cadre de référence moral et idéologique au milieu littéraire de l’époque. Maurice Lemire le confirme en relisant de fort près les oeuvres des Taché, Philippe Aubert de Gaspé (père et fils), Lacombe, Gérin-Lajoie, Fréchette, et Beaugrand. Il remonte d’abord beaucoup plus loin en arrière, jusqu’aux voyages de Samuel de Champlain, navigateur et fondateur de Québec, cartographe et homme de sang- froid qui ne nourrissait pas ses écrits de fables exotiques. L’essayiste étend son analyse aux romanciers du vingtième siècle, tels Félix-Antoine Savard et Léo-Paul Desrosiers, qui ont relayé jusqu’à nous, pour ainsi dire, l’inspiration des voyageurs qui ont arpenté les sentiers non battus de l’Amérique.
Les écrivains québécois ne semblent pas avoir tiré tout le profit littéraire qu’on aurait pu attendre d’une aventure si grandiose et si originale. Pourquoi? Parce que le héros de cette quête sans pareille est un personnage ambigu, réprouvé par les lois et condamné par la morale. Les premiers grands seigneurs de la traite des fourrures sont des pirates et des brigands dont les exploits montrent l’audace et la témérité sans frein, comme Pierre-Esprit Radisson et Pierre Le Moyne d’Iberville. Leurs descendants sous le régime anglais sont des hommes rudes et sans scrupules, au services des compagnies dirigées par les Ecossais. Ce sont tous de très mauvais garçons qui font leurs coups loin des moeurs traditionnelles qu’on observe dans les bonnes paroisses rurales. Pis encore, loin de se repentir de leur vie libre et dissolue, ils s’en vantent et leurs récits débauchent la jeunesse qui leur sert de bassin de recrutement. Telle est la légende de ceux qu’on appelle les voyageurs, la fraction de population nomade qui ressemble si peu aux "habitants", les sédentaires de la colonie laurentienne. Ils ont acquis la réputation d’une bande de joyeux déviants qui séduisent les jeunes gens des campagnes avec des contes et des chansons, pour ne rien dire de l’alcool. Quand la littérature s’empare tardivement de cette légende, c’est pour la corriger en la banalisant, en la noyant dans l’eau bénite et la peur du diable, car le clergé tout-puissant veille au grain désormais.
Tout en nous offrant une relecture palpitante de cette saga populaire, Maurice Lemire tourne parfois les coins un peu rondement. Comme lorsqu’il écrit ce qui suit, par exemple, à propos du dénouement d’un roman de Gabrielle Roy, La Montagne secrète:
Le héros, Pierre Cadorai, [...] se résout donc à aller étudier en Europe pour arriver à rendre justice à la beauté de sa montagne. Mais aux Beaux-Arts de Paris, on ne lui enseigne que l’académisme. Plus il acquiert de métier, plus il perd de l’originalité au profit de la convention. Cadorai revient donc au pays déçu de son expérience européenne, mais convaincu que chaque sujet exige une forme qui lui soit propre.
Or les lecteurs de ce roman se rappelleront que le peintre Pierre Cadorai meurt d’épuisement dans son studio parisien. Il ne rentre jamais "au pays", sauf dans un sens tout imaginaire, en brossant son dernier tableau, une vue inachevée de sa fameuse montagne du grand Nord canadien. Ce retour au bercail est à lire à plusieurs degrés d’abstraction au-delà du rapatriement littéral que suggère la phrase de l’essayiste qui n’entend évidemment pas dire le contraire. L’ouvrage mise, par conséquent, sur un lecteur averti. C’est tout à son honneur.
Pierre-Joseph-Olivier Chauveau (1820-1890) est un écrivain (il est l’auteur du roman Charles Guérin [1853]) et un homme politique (il fut premier ministre de la province de Québec de 1867 à 1873). Il a tenu un journal personnel, inédit jusqu’à ce jour. Il y a noté ses observations détaillées de la session parlementaire de 1846. Quelques années plus tard, il a rédigé ses impressions de voyage à l’occasion d’un court séjour aux Etats- Unis en 1850. Les deux documents sont duement annotés et présentés par Georges Aubin dans un format-poche qui rend le livre à la fois accessible et fort bien matériellement présenté. Les spécialistes ne pourront que s’en réjouir, mais aussi les lecteurs simplement curieux de se renseigner, à travers les yeux d’un observateur de première main, sur la vie quotidienne, les moeurs politiques, les moyens de transport, et les services d’hôtellerie de l’époque. Chauveau a l’oeil vif et l’esprit alerte. Certaines de ses remarques sont délectables. Il entretenait des relations sociales très étendues avec l’élite intellectuelle et politique. Il fait la connaissance de Louis- Joseph Papineau à son retour d’exil. Il est un ami intime de Patrice Lacombe, l’auteur de La terre paternelle (1846). Il profite de son passage à Albany et à New York pour rendre visite à d’éminents intellectuels américains qui le reçoivent avec tous les égards dus à un collègue respecté.
Quand il mûrit les stratégies parlementaires de son parti dont il discute les coups fumants avec ses collègues dans sa chambre d’hôtel, le politicien expose tous les rouages de la vie politique. Faut-il prononcer un discours en chambre et l’improviser en anglais, le tribun en a des sueurs froides mais il ne ménage pas ses peines. Les anecdotes et les indiscrétions ne manquent pas dans ces notes rapidement ébauchées. Le ton est souvent piquant, même si le style n’est pas toujours soigné. En route vers New York sur un bateau à vapeur nommé l’Isaac-Newton, Chauveau fait la rencontre d’un jeune graveur français:
En nous entendant parler français, un jeune homme assez bien mis s’approcha de nous et nous demanda de quelle partie de la France nous étions. C’était un Français de New York, un graveur que le museum d’Albany avait fait venir précisément pour ces planches dont j’ai parlé plus haut. J’ai causé quelque temps avec lui. Il m’a fait l’effet d’un jeune homme bien sensé, assez instruit pour son état et très raisonnable et comme il faut pour un artiste français.
Un rien de condescendance, n’est-ce pas, dans cette appréciation toute spontanée du dandy parisien. La prose sans apprêt de Chauveau admet sa part d’impropriétés et de tournures plus que familières, mais si l’on veut bien lui passer certaines indélicatesses de langue, on trouvera un franc parler croustillant dans ces pages qui n’étaient pas destinées au public, il faut se le rappeler. C’est justement la saveur des écrits intimes et ce qui fait tout leur suc.
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MLA: Beaudoin, Réjean. L'Amérique imaginaire. canlit.ca. Canadian Literature, 8 Dec. 2011. Web. 22 May 2013.
This review originally appeared in Canadian Literature #184 (Spring 2005), (Grace, Dolbec, Kirk, Dawson, Appleford). (pg. 152 - 155)
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