Book Review
Le suspense au féminin
- Christine Brouillet (Author)
C'est pour mieux t'aimer, mon enfant. La Courte Échelle (purchase at Amazon.ca)
- Anne Legault (Author)
Détail de la mort. La Courte Échelle (purchase at Amazon.ca)
Reviewed by Daniela Di Cecco
Ce qui nous frappe en premier dans ces deux textes "pour adultes," c’est leur publication chez un eÌditeur qui se consacre aÌ€ la litteÌrature jeunesse: la courte eÌchelle. AÌ€ l’inverse des grandes maisons d’eÌdition montreÌalaises, qui ont d’abord baÌ‚ti leur reÌputation dans le domaine de la litteÌrature dite geÌneÌrale, avant de creÌer une "section jeunesse", la courte eÌchelle a lanceÌ il y a deux ans la nouvelle collection "Roman 16/96" dans le but d’offrir "des romans de qualiteÌ qui seÌduiront [...] les lecteurs de seize aÌ€ quatre-vingt-seize ans." Le deÌsir de grandir avec son public fideÌ€le, une geÌneÌration d’enfants qui a deÌcouvert la lecture en traversant les livres des cateÌgories "Premier Roman," "Roman Jeunesse" et "Roman Plus," est l’ideÌe de base de cette collection, elle aussi deÌfinie par la tranche d’aÌ‚ge (quoiqu’illimiteÌe) des lecteurs viseÌs. Cependant, contrairement aux seÌries pour les plus jeunes, les romans "16/96" eÌchappent aux contraintes editoriales qui auraient tendance aÌ€ les standardiser. La speÌcificiteÌ des textes est eÌvidente aÌ€ la lecture de deux romans de la collection: C’est pour mieux t’aimer, mon enfant de Christine Brouillet et DeÌtail de la mort d’Anne Legault.
ApreÌ€s Le collectionneur, roman qui a inaugureÌ "Roman 16/96" Christine Brouillet nous replonge, avec C’est pour mieux t’aimer, mon enfant, dans l’univers policier de Maud Graham. Pour ce dernier roman, Brouillet choisit un sujet deÌlicat, alarmant:
la peÌdophilie. Le meurtre d’un enfant violeÌ deÌclenche le reÌcit, et meÌ‚me si Brouillet ne met pas aÌ€ l’eÌpreuve nos capaciteÌs deÌductives (le lecteur connaiÌ‚t deÌ€s le deÌbut l’identiteÌ du
coupable), l’eÌvolution d’un personnage secondaire, teÌmoin du crime, fait durer le suspense, ainsi que l’affection grandissante et inquieÌtante du criminel pour la petite voisine de huit ans.
La veÌritable force du livre reÌside dans l’attention porteÌe aÌ€ la psychologie des personnages, aÌ€ commencer par celui de Maud Graham, enqueÌ‚trice feÌministe et humaniste. A travers son heÌroïne, Brouillet nous offre une perspective feÌminine du sujet en question, tout en soulignant les dilemmes professionnels et personnels d’une femme ceÌlibataire qui choisit une carrieÌ€re "masculine": "On ne peut pas tout avoir dans la vie: une carrieÌ€re, des amours heureuses et des enfants. AÌ€ moins d’avoir beaucoup de chance. Ce n’eÌtait pas son cas. Elle n’avait peut-eÌ‚tre pas su faire les bons choix. Pourquoi devait-on toujours choisir?" L’histoire d’amour inteÌgreÌe au reÌcit fait ressortir cette tension, ainsi que les doutes de Maud qui s’inquieÌ€te d’avoir eÌteÌ "trop coquette" et donc neÌgligente dans son travail.
Les personnages secondaires sont eÌgalement bien campeÌs. Mais c’est l’analyse de la psychologie du peÌdophile qui retient surtout notre attention. Les passages ouÌ€ il justifie son attirance pour les enfants, raconte sa nostalgie des petits Asiatiques "dociles" et planifie sa prochaine seÌduction, deÌrangent profondeÌment. Cependant, pour Brouillet, c’est preÌciseÌment la psychologie du criminel qui constitue l’inteÌreÌ‚t principal de l’oeuvre: "Ce qui m’inteÌresse, c’est comment on en arrive aÌ€ tuer." En eÌcrivant ce roman, l’auteure a donc adopteÌ la meÌ‚me approche que son enqueÌ‚trice: "[...] accepter d’eÌ‚tre un peu cameÌleÌon, de faire partie de la sceÌ€ne du crime pour comprendre ce qui s’eÌtait passeÌ. Elle devait se rapprocher du meurtrier, respirer le meÌ‚me air que lui, devenir cet air, oxygeÌner le cerveau du bourreau, l’habiter pour le deÌcortiquer." Le meÌrite du choix d’un sujet aussi sensible se trouve dans la porteÌe sociale du roman. Il se caracteÌrise enfin comme un livre de mise
en garde (en conseillant, par exemple, aux parents d’eÌtablir un mot de passe avec leurs enfants). Comme l’a avoueÌ l’auteure: "l’information aide aÌ€ la preÌvention."
Comme chez Brouillet, ce sont les ideÌes d’interdit et de transgression de la loi qui constituent le fond de Détail de la mort, le premier roman d’Anne Legault. Cependant, son organisation plus complexe distingue ce roman du preÌceÌdent, ce qui est d’ailleurs l’un des principaux meÌrites de l’ouvrage. L’auteure meÌ€ne avec succeÌ€s une histoire aÌ€ deux voix intercaleÌes, celle de Jean-Etienne Deslauriers, vingt-trois ans, et celle de sa meÌ€re, Marcelle, deÌceÌdeÌe le 1er octobre 1971, jour de la naissance de Jean-EÌtienne. Cette dernieÌ€re perspective nous est livreÌe dans son journal intime, reÌcupeÌreÌ par le protagoniste.
La preÌsence menaçante de la mort est signaleÌe deÌ€s le deÌpart par le vers de Shelley mis en eÌpigraphe: "How wonderful is Death / Death and his brother Sleep!" Non seulement le protagoniste, tueur aÌ€ gages, en fait-il son meÌtier, mais la mort devient aussi un veÌritable personnage du roman. L’auteure explique: "Ce qui est venu en premier, c’est le monstre comme il est dans le roman. Une carte postale portant pour toute description: Détail de la mort de saint Etienne. Le paradoxe involontaire m’avait saisie, la mort eÌtant bien la reÌaliteÌ la plus globale qui soit, la moins propre aÌ€ se deÌtailler." AÌ€ travers le reÌcit, on se demande qui est cette beÌ‚te aÌ€ l’identiteÌ troublante qui vient rompre le sommeil de Marcelle, jeune eÌtudiante en droit, et quel roÌ‚le est le sien dans la queÌ‚te de Jean-EÌtienne, le protagoniste. La fragmentation du texte creÌe un effet de rapiditeÌ et d’urgence et prolonge le suspense, puisque la lecture du journal intime contient des deÌtails non seulement sur la mort de la meÌ€re mais aussi sur la vie du protagoniste.
Il s’agit au fond d’une queÌ‚te d’identiteÌ individuelle que l’auteure juxtapose avec la recherche identitaire du peuple queÌbeÌcois. L’utilisation des eÌveÌnements d’octobre 70, comme toile de fond du journal de
Marcelle, enrichit l’intrigue. L’entreÌe du journal dateÌe de deÌcembre 1970 nous en fournit d’ailleurs un exemple: "Nous sommes punis par la honte, comme d’habitude, qui nous frappe au point sensible parce qu’elle nous connaiÌ‚t deÌjaÌ€ si bien, parce que nous lui avons fait la partie si belle il y a si longtemps, qu’aujourd’hui elle triomphe sans gloire." Les deux reÌcits et les deux eÌpoques se chevauchent du deÌbut aÌ€ la fin, et l’auteure parvient aÌ€ fusionner le passeÌ et le preÌsent de façon efficace, tout en nous reÌservant quelques surprises. Ce reÌcit bref et seÌduisant, d’une eÌcriture originale, fascine par son reÌseau theÌmatique complexe et son intrigue bien conçue.
Les romans de Christine Brouillet et d’Anne Legault invitent les lecteurs adultes aÌ€ deÌcouvrir la production de la courte eÌchelle. Brouillet, qui a deÌjaÌ€ publieÌ une quinzaine de romans pour les jeunes et qui a eÌteÌ eÌlue deux fois comme auteur preÌfeÌreÌ dans le cadre du prix du Signet d’or, a deÌjaÌ€ fait ses preuves parmi ce public exigeant. On ne peut que souhaiter le meÌ‚me sort aÌ€ Anne Legault qui, apreÌ€s Détail de la mort se lance, elle aussi, aÌ€ la conqueÌ‚te des jeunes.
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MLA: Di Cecco, Daniela. Le suspense au féminin. canlit.ca. Canadian Literature, 8 Dec. 2011. Web. 24 May 2013.
This review originally appeared in Canadian Literature #157 (Summer 1998), (Thomas Raddall, Alice Munro & Aritha van Herk). (pg. 127 - 129)
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