Half a logo
Cover of issue #214

Current Issue: #214 (Autumn 2012)

Canadian Literature's Issue 214 (Autumn 2012) is now available. The issue features articles by Germaine Warkentin, Susan Gingell, Deanna Reder, Allison Hargreaves, Daniel Heath Justice, Kristina Fagan Bidwell, Jo-Ann Episkenew, Andrea King, Joanne Leow, and Ana María Fraile, and new Canadian poetry & book reviews.

Book Review

Le suspense au féminin

  • Christine Brouillet (Author)
    C'est pour mieux t'aimer, mon enfant. La Courte Échelle (purchase at Amazon.ca)
  • Anne Legault (Author)
    Détail de la mort. La Courte Échelle (purchase at Amazon.ca)

Reviewed by Daniela Di Cecco

Ce qui nous frappe en premier dans ces deux textes "pour adultes," c’est leur publication chez un éditeur qui se consacre aÌ€ la littérature jeunesse: la courte échelle. AÌ€ l’inverse des grandes maisons d’édition montréalaises, qui ont d’abord baÌ‚ti leur réputation dans le domaine de la littérature dite générale, avant de créer une "section jeunesse", la courte échelle a lancé il y a deux ans la nouvelle collection "Roman 16/96" dans le but d’offrir "des romans de qualité qui séduiront [...] les lecteurs de seize aÌ€ quatre-vingt-seize ans." Le désir de grandir avec son public fideÌ€le, une génération d’enfants qui a découvert la lecture en traversant les livres des catégories "Premier Roman," "Roman Jeunesse" et "Roman Plus," est l’idée de base de cette collection, elle aussi définie par la tranche d’aÌ‚ge (quoiqu’illimitée) des lecteurs visés. Cependant, contrairement aux séries pour les plus jeunes, les romans "16/96" échappent aux contraintes editoriales qui auraient tendance aÌ€ les standardiser. La spécificité des textes est évidente aÌ€ la lecture de deux romans de la collection: C’est pour mieux t’aimer, mon enfant de Christine Brouillet et Détail de la mort d’Anne Legault.

ApreÌ€s Le collectionneur, roman qui a inauguré "Roman 16/96" Christine Brouillet nous replonge, avec C’est pour mieux t’aimer, mon enfant, dans l’univers policier de Maud Graham. Pour ce dernier roman, Brouillet choisit un sujet délicat, alarmant: la pédophilie. Le meurtre d’un enfant violé déclenche le récit, et meÌ‚me si Brouillet ne met pas aÌ€ l’épreuve nos capacités déductives (le lecteur connaiÌ‚t deÌ€s le début l’identité du coupable), l’évolution d’un personnage secondaire, témoin du crime, fait durer le suspense, ainsi que l’affection grandissante et inquiétante du criminel pour la petite voisine de huit ans.

La véritable force du livre réside dans l’attention portée aÌ€ la psychologie des personnages, aÌ€ commencer par celui de Maud Graham, enqueÌ‚trice féministe et humaniste. A travers son héroïne, Brouillet nous offre une perspective féminine du sujet en question, tout en soulignant les dilemmes professionnels et personnels d’une femme célibataire qui choisit une carrieÌ€re "masculine": "On ne peut pas tout avoir dans la vie: une carrieÌ€re, des amours heureuses et des enfants. AÌ€ moins d’avoir beaucoup de chance. Ce n’était pas son cas. Elle n’avait peut-eÌ‚tre pas su faire les bons choix. Pourquoi devait-on toujours choisir?" L’histoire d’amour intégrée au récit fait ressortir cette tension, ainsi que les doutes de Maud qui s’inquieÌ€te d’avoir été "trop coquette" et donc négligente dans son travail.

Les personnages secondaires sont également bien campés. Mais c’est l’analyse de la psychologie du pédophile qui retient surtout notre attention. Les passages ouÌ€ il justifie son attirance pour les enfants, raconte sa nostalgie des petits Asiatiques "dociles" et planifie sa prochaine séduction, dérangent profondément. Cependant, pour Brouillet, c’est précisément la psychologie du criminel qui constitue l’intéreÌ‚t principal de l’oeuvre: "Ce qui m’intéresse, c’est comment on en arrive aÌ€ tuer." En écrivant ce roman, l’auteure a donc adopté la meÌ‚me approche que son enqueÌ‚trice: "[...] accepter d’eÌ‚tre un peu caméléon, de faire partie de la sceÌ€ne du crime pour comprendre ce qui s’était passé. Elle devait se rapprocher du meurtrier, respirer le meÌ‚me air que lui, devenir cet air, oxygéner le cerveau du bourreau, l’habiter pour le décortiquer." Le mérite du choix d’un sujet aussi sensible se trouve dans la portée sociale du roman. Il se caractérise enfin comme un livre de mise en garde (en conseillant, par exemple, aux parents d’établir un mot de passe avec leurs enfants). Comme l’a avoué l’auteure: "l’information aide aÌ€ la prévention."

Comme chez Brouillet, ce sont les idées d’interdit et de transgression de la loi qui constituent le fond de Détail de la mort, le premier roman d’Anne Legault. Cependant, son organisation plus complexe distingue ce roman du précédent, ce qui est d’ailleurs l’un des principaux mérites de l’ouvrage. L’auteure meÌ€ne avec succeÌ€s une histoire aÌ€ deux voix intercalées, celle de Jean-Etienne Deslauriers, vingt-trois ans, et celle de sa meÌ€re, Marcelle, décédée le 1er octobre 1971, jour de la naissance de Jean-Étienne. Cette dernieÌ€re perspective nous est livrée dans son journal intime, récupéré par le protagoniste.

La présence menaçante de la mort est signalée deÌ€s le départ par le vers de Shelley mis en épigraphe: "How wonderful is Death / Death and his brother Sleep!" Non seulement le protagoniste, tueur aÌ€ gages, en fait-il son métier, mais la mort devient aussi un véritable personnage du roman. L’auteure explique: "Ce qui est venu en premier, c’est le monstre comme il est dans le roman. Une carte postale portant pour toute description: Détail de la mort de saint Etienne. Le paradoxe involontaire m’avait saisie, la mort étant bien la réalité la plus globale qui soit, la moins propre aÌ€ se détailler." AÌ€ travers le récit, on se demande qui est cette beÌ‚te aÌ€ l’identité troublante qui vient rompre le sommeil de Marcelle, jeune étudiante en droit, et quel roÌ‚le est le sien dans la queÌ‚te de Jean-Étienne, le protagoniste. La fragmentation du texte crée un effet de rapidité et d’urgence et prolonge le suspense, puisque la lecture du journal intime contient des détails non seulement sur la mort de la meÌ€re mais aussi sur la vie du protagoniste.

Il s’agit au fond d’une queÌ‚te d’identité individuelle que l’auteure juxtapose avec la recherche identitaire du peuple québécois. L’utilisation des événements d’octobre 70, comme toile de fond du journal de Marcelle, enrichit l’intrigue. L’entrée du journal datée de décembre 1970 nous en fournit d’ailleurs un exemple: "Nous sommes punis par la honte, comme d’habitude, qui nous frappe au point sensible parce qu’elle nous connaiÌ‚t déjaÌ€ si bien, parce que nous lui avons fait la partie si belle il y a si longtemps, qu’aujourd’hui elle triomphe sans gloire." Les deux récits et les deux époques se chevauchent du début aÌ€ la fin, et l’auteure parvient aÌ€ fusionner le passé et le présent de façon efficace, tout en nous réservant quelques surprises. Ce récit bref et séduisant, d’une écriture originale, fascine par son réseau thématique complexe et son intrigue bien conçue.

Les romans de Christine Brouillet et d’Anne Legault invitent les lecteurs adultes aÌ€ découvrir la production de la courte échelle. Brouillet, qui a déjaÌ€ publié une quinzaine de romans pour les jeunes et qui a été élue deux fois comme auteur préféré dans le cadre du prix du Signet d’or, a déjaÌ€ fait ses preuves parmi ce public exigeant. On ne peut que souhaiter le meÌ‚me sort aÌ€ Anne Legault qui, apreÌ€s Détail de la mort se lance, elle aussi, aÌ€ la conqueÌ‚te des jeunes.

Similar reviews

  • Carrefours discursifs by Carlo Lavoie
    Books reviewed: Le roman québécois et ses (inter)discours by Jósef Kwaterko and Les ruelles de Caresso by Jacques Savoie
  • Nature's Grip by Ruth B. Antosh
    Books reviewed: One Indian Summer by Wayne Curtis and Americas by Robert Mullen
  • Confronting the Past by Doris Wolf
    Books reviewed: The Widows by Suzette Mayr
  • Total Recall by Shelley Hulan
    Books reviewed: The Book of Emma by Marie-Célie Agnant and Zilpha Ellis and Return to Arcadia by H. Nigel Thomas
  • Approaching Earth by Tamas Dobozy
    Books reviewed: The Bride of Texas by Josef Skvorecky and On Earth As It Is by Steven Heighton


MLA: Di Cecco, Daniela. Le suspense au féminin. canlit.ca. Canadian Literature, 8 Dec. 2011. Web. 24 May 2013.

This review originally appeared in Canadian Literature #157 (Summer 1998), (Thomas Raddall, Alice Munro & Aritha van Herk). (pg. 127 - 129)

***Please note that the articles and reviews from the Canadian Literature website (www.canlit.ca) may not be the final versions as they are printed in the journal, as additional editing sometimes takes place between the two versions. If you are quoting from the website, please indicate the date accessed when citing the web version of reviews and articles.

Half a logo

In Print

Online

Support the CanLit Tuition Award