Book Review
Le Théâtre d'André Paiement
- André Paiement (Author)
Les Partitions d'une époque. Volumes 1 et 2. Prise de Parole (purchase at Amazon.ca)
Reviewed by Alain-Michel Rocheleau
Depuis le milieu des années soixante-dix, la publication de textes dramatiques aux Éditions Prise de parole donne aux lecteurs l’occasion de découvrir, ou de redécouvrir, le talent de multiples auteurs franco- ontariens. C’est dans cette perspective que s’inscrit la parution, en deux volumes, d’une nouvelle édition de l’œuvre théâtrale intégrale d’André Paiement, intitulée Les Partitions d’une époque. Les pièces d’André Paiement et du Théâtre du Nouvel-Ontario (1971-1976).
La valeur de cette publication tient d’abord à la renommée d’André Paiement (1950- 1978), considéré par certains critiques comme le « père-fondateur » de la dramaturgie franco-ontarienne. Selon eux, l’influence déterminante de ce créateur sur l’activité culturelle et théâtrale de son époque, son rôle de co-fondateur de la Coopérative des artistes du Nouvel-Ontario (CANO) et de directeur du Théâtre du Nouvel-Ontario, dès 1971, lui valent bien ce titre. Ajoutons que sur une période pourtant très restreinte, Paiement et ses collaborateurs, âgés entre dix-huit et vingt-cinq ans, ont aussi été responsables de la création de cinq pièces produites par la Troupe de l’Université Laurentienne et par le Théâtre du Nouvel- Ontario. Ces jeunes artistes cherchaient alors « la forme la plus apte à susciter l’adhésion des spectateurs aux valeurs contre-culturelles et modernes » véhiculées à même leurs réalisations. Tout en mettant en valeur certaines données propres aux communautés francophones de l’Ontario, leurs productions ont également servi de point de ralliement à l’expression culturelle de toute une génération.
L’intérêt suscité par cette nouvelle édition de l’œuvre de Paiement, publiée une première fois en 1978, tient aussi au caractère exemplaire de celle-ci. Les pièces qu’on y retrouve montrent bien, par exemple, qu’au début des années soixante-dix, le théâtre franco-ontarien s’est principalement développé à l’aune de l’oralité et de la scénographie. Dans ce contexte de mise en valeur de l’oral au détriment de l’écrit, le travail de création, au théâtre, semblait alors favoriser une vision originale de la réalité des communautés desservies et fortement liée aux préoccupations identitaires de celles-ci. André Paiement, Robert Paquette et compagnie ont pris plaisir à explorer des thèmes, comme les conflits intergénération- nels, l’assimilation culturelle et le travail dans les gisements miniers, associables au vécu marginalisé des classes ouvrières francophones. Peu étonnant donc que la plupart de leurs productions aient fait bon usage du vernaculaire local, rarement valorisé sur la scène des théâtres d’alors. Ces jeunes artistes prenaient ainsi « leur distance par rapport à l’expression culturelle canadienne-française traditionnelle, souvent exprimée par l’entremise d’un français hexagonal ».
Afin de souligner l’importance de Paiement et de l’œuvre qu’on lui prête, Prise de parole nous offre donc une nouvelle édition de celle-ci, regroupant dans le volume 1 Moé j’viens du Nord, ‘stie (1971), Et le septième jour (1971), À mes fils bien-aimés (1972), La Vie et les Temps de Médéric Boileau (1973) et, dans le volume 2, Lavalléville (1974) de même qu’une adaptation du Malade imaginaire de Molière (1975). Ces deux volumes sont complétés d’une préface de Joël Beddows, de documents photographiques, d’un choix de jugements critiques, d’une biographie de l’auteur, d’une bibliographie détaillée ainsi que de partitions musicales de quatorze chansons.
Lorsque l’on dépasse la simple dimension formelle de ces créations collectives, élaborées sur une période de plus de cinq années, on constate assez vite un manque d’uniformité dans la qualité artistique du travail accompli. Même en exhibant des procédés de construction et de dramatisation intéres- sants pour l’époque, la plupart de ces œuvres rééditées ont, à première vue, des allures de récits autobiographiques enlisés dans une construction parfois boîteuse et malhabile. Pourtant, prise isolément, chacune d’entre elles se présente comme un tableau vivant de l’Ontario français des années soixante- dix qui s’emploie tantôt, avec de grands moments de poésie (comme dans La Vie et les Temps de Médéric Boileau), mais le plus souvent avec un réalisme inéluctable, à témoigner de l’aliénation culturelle et linguistique des communautés qu’on y retrouve (ce qui est visible à la lecture de Lavalléville, notamment), tantôt à exacerber le sentiment d’impuissance, d’infériorité et le manque de liberté d’individus défavorisés, comme dans Et le septième jour ou dans Moé j’viens du Nord, ’stie, où les jurons servent à exprimer la rage et la souffrance qui les habitent.
L’originalité d’André Paiement et de ses collègues ne fait aucun doute. Non seulement ont-ils su observer l’actualité de leur époque, identifier puis transposer dans leurs œuvres les forces et les faiblesses d’individus cloisonnés dans la culture de l’Autre, mais ils ont aussi réussi à traduire (plus particulièrement dans l’adaptation par Paiement du Malade imaginaire de Molière, de loin sa meilleure pièce) une vision du monde en termes hautement théâtraux, c’est-à-dire avec un sens aigu de la situation dramatique, de la réplique bien frappée et du mouvement bien mené.
Soulignons, en terminant, que cette nouvelle édition de l’œuvre de Paiement a été, en général, bien réalisée, nonobstant les fautes d’orthographe ou d’accord qu’elle contient (« pour un fois », « leurs façon de penser », « Cinq cent dollars », « à notre futur parenté » ou « se regarde vers les ciels »), sans compter le manque de clarté de certaines élocutions. Ainsi, par exemple, quel est le sens des expressions suivantes: « Je l’voyais venir avec votre jouage » (volume 1, 176), ou encore, « exorciser le physique » (volume 2, 125)? Et que signifie le mot « tataise » (volume 2, 158, 196)? Comme il est permis de croire que cette nouvelle parution s’adresse à l’ensemble des lecteurs du Canada français d’aujourd’hui, et tout en considérant l’aspect très régional du lexique et du parler employés dans les textes d’André Paiement, on s’étonne que personne n’ait eu l’idée, chez Prise de parole, de profiter de cette nouvelle édition des textes de l’auteur pour expliquer, à l’intérieur de quelques notes infrapaginales, la signification de ces divers régionalismes.
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MLA: Rocheleau, Alain-Michel. Le Théâtre d'André Paiement. canlit.ca. Canadian Literature, 8 Dec. 2011. Web. 21 May 2013.
This review originally appeared in Canadian Literature #187 (Winter 2005), Littérature francophone hors-Québec / Francophone Writing Outside Quebec. (pg. 155 - 156)
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