Book Review
Lecture dans les marges
- Lori Saint-Martin (Author)
Contre-voix. Essais de critique au féminin. Nuit Blanche Editeur (purchase at Amazon.ca)
- Manon Brunei (Editor)
Érudition et passion dans les lectures intimes. Nota Bene (purchase at Amazon.ca)
Reviewed by Lucie Lequin
Lettres, journaux intimes et mémoires composent le corpus des écrits intimes. Contrairement aux genres canoniques, ces écrits ne répondent qu’aux exigences esthétiques et éthiques de l’auteur qui, souvent, n’aspire pas à l’être. Si certains sont destinés à un public éventuel, d’autres n’ont pour destinataire que l’auteur lui-même ou encore un correspondant connu, aimé peut-être. L’intimiste, plus ou moins exhibitionniste, se met à nu ou se cache sous les mots. Le lecteur, mis à distance, est relégué au rôle de voyeur.
L’ouvrage collectif Érudition et passion dans les écrits intimes, sous la direction de Manon Brunet, s’organise sous trois rubriques: les pratiques intimistes de l’intellectuel, la passion au féminin et les jeux de séduction. Dans un premier temps, les treize chercheurs tentent de mieux comprendre les écrits intimes qui, plus qu’une extension de la littérature, aident à saisir la notion même du "littéraire". Dans un deuxième temps, ils retracent le filigrane de la subversion qui, souvent, sous-tend ces écritures en apparence bien sages. Les études portent sur des textes québécois, belges et français, du XVIIe au XXe siècles. La notion d’écritures intimes est ici élargie et inclut la fiction, notamment une étude sur La chair décevante de Jovette Bernier (Gélinas). Ce décloisonnement entre la fiction et les écrits intimes participe-t- il de l’audace ou de l’impertinence? J’aurais aimé que l’on me convainque du judicieux de cette inclusion.
Par contre, cette analyse prend toute sa place dans la section "Érudition et passion au féminin" où est examiné l’apport des femmes à l’histoire des idées, voire à la subversion des idées reçues. En effet, des femmes, même en franges du pouvoir, ont élargi leur horizon en participant à la mise en mots d’un savoir acquis en dehors des sentiers officiels (Melançon et Dubois). De même, d’autres femmes épistolières qui, dès 1778, écrivent des lettres d’opinion, sont représentées en pionnières de l’accession des femmes au littéraire (Roy). L’article (Boucher-Marchand) sur la diariste Dessaules étonne moins, car le journal de celle-ci a déjà beaucoup intéressé les féministes. Cet éloge des femmes souligne combien, malgré tout le travail de re-découverte des femmes comme reproductrices de savoir, il faut encore explorer de nouvelles pistes ou revoir certaines figures déjà connues.
La partie "Écrits intimes de la passion intellectuelle" donne une large part au Québec. Pierre de Calvet y est représenté comme le penseur dont les principes ont guidé la formulation de la première constitution canadienne (Andres). Pierre Lespérance présente les écrits d’un dandy canadien érudit, Pierre de Sales Laterrière Fils (1815-1829) dont il étudie la pratique de l’emprunt littéraire. Manon Brunet met en scène le poète Chapman qui utilise ses correspondants pour satisfaire sa mégalomanie. Un texte de Hélène Vidrine traitant de l’iconologie épistolaire du graveur belge Rops clôt cette section. Les quatre premières études sont une riche contribution à l’histoire des idées au Canada et justifient l’importance de poursuivre l’étude des écrits intimes comme révélateurs des moeurs, de la politique, de la culture et, tout simplement, de l’air du temps.
La dernière partie comprend quatre études sur: la rhétorique des passions au XXVIIe siècle (Desjardins), l’érudition musicale comme moyen de séduction dans les romans libertins (Bernier), le conflit sous-jacent dans la correspondance familiale des écrivains québécois du XIXe siècle (Savard), les confessions fictives; ces textes informent surtout et tracent des pistes de recherches ultérieures.
Dans l’ensemble, il y a correspondance entre le titre du recueil et les analyses présentées; les chercheurs parlent de la passion et de l’érudition avec passion et érudition.
Contre- Voix de Lori Saint-Martin réunit des textes déjà parus et d’autres, publiés pour la première fois et s’inscrit dans la continuité du féminisme des années 1970 qui s’est lentement transformé. Saint-Martin nomme métafémisme le féminisme plus tranquille de la dernière décennie, terme ouvert qu’elle entend laisser ouvert. Elle parle de sexuation et de littérature et laisse entendre une voix passionnée qui s’affirme partisane.
Elle organise sa pensée autour de trois axes: la théorie de l’écriture au féminin, l’analyse de discours masculins à propos des femmes et des études de textes contemporains. Dans la première partie, elle s’interroge, entre autres, sur la portée révolutionnaire de l’écriture des femmes et sur la non-neutralité de toute lecture. Plutôt que d’affirmer, elle s’assure de faire circuler la théorie. Elle remet ainsi en question la notion de différence explorée par Irigaray, une des chefs de file de la pensée féministe européenne. Saint-Martin pense la critique et l’écriture au féminin dans leur capacité d’imaginer de nouveaux réels: "J’affirme et je refuse, je construis et je déconstruis à la fois." Elle rêve d’une rencontre véritable non hiérarchique entre la pensée des femmes et celle des hommes. Questions, rêves et influences théoriques plurielles s’y conjuguent avec force.
La deuxième partie se place sous le signe de l’indignation. Elle dénonce les penseurs antiféministes du début du siècle, la mise à l’écart des femmes du débat sur les sciences et le roman nationaliste qui, d’une part, réclame la libération des Québécois et, d’autre part, cartographie un lieu d’anéantissement de la femme. Ce texte trace des pistes de lecture pour lire d’autres oeuvres où le point de vue résolument masculin réduit la femme à un rang secondaire ou encore représente "la mise à mort du besoin de la femme chez l’homme." Cette étude prolonge le travail de Patricia Smart qui, elle aussi, a osé s’attaquer à des oeuvres masculines placées au coeur de l’institution. Les deux autres textes, quoique fort intéressants, semblent extra-littéraires et hors recueil.
La troisième partie comprend des analyses thématiques, des études d’auteures féministes des années soixante-dix et de jeunes auteures (Dandudand, Proulx, Bouchard) de fiction métaféministe. Ces études sèment le doute et mettent en garde. Saint-Martin, en effet, se méfie d’une pensée, même féministe, figée, demeure à l’affût des limites de toute écriture, de l’ironie chez Bersianik notamment, et recherche la pluralité des voix et des formes. Elle tente de repérer les traces d’un "autre monde" et des éléments de la reconfiguration de la féminité contemporaine. Comme dans tout recueil, certains textes dominent. L’étude des jeux d’échos entre l’écriture de Brossard et de Marlatt s’avère, en effet, éclatante. Dans le dernier texte, l’accent placé sur le continuum au féminin dit avec éloquence qu’on ne peut parler de post-féminisme puisqu’on est encore loin du post-patriarcat. Contre-voix répond à la belle exigence de travailler encore à faire entendre la voix des femmes. Les analyses riches et variées de Lori Saint-Martin apportent une contribution importante à la critique au féminin et à une meilleure connaissance de la littérature québécoise.
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MLA: Lequin, Lucie. Lecture dans les marges. canlit.ca. Canadian Literature, 8 Dec. 2011. Web. 25 May 2013.
This review originally appeared in Canadian Literature #169 (Summer 2001), (Blais, Laurence, Birdsell, Munro, Jacob, Chen). (pg. 127 - 129)
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