Book Review
Les Chemins du poème
- Guy Cloutier (Author)
Affûts, précédé Rue de nuit. Éditions du Noroît (purchase at Amazon.ca)
- Louise Cotnoir (Author)
Les îles. Éditions du Noroît (purchase at Amazon.ca)
- Paul Bélanger (Author)
Origine des méridiens. Éditions du Noroît (purchase at Amazon.ca)
Reviewed by Thomas Mainguy
Rue de nuit relate la recherche d’une unité intime, où l’utilisation de la deuxième personne du singulier témoigne des efforts du poète pour s’amarrer à lui-même. En dehors de ses territoires familiers, il arpente un paysage où se marient la mer, la nuit, la ville, une rue, puis une route menant dans les terres. Épris du besoin de se nommer, il constate que le silence qu’il voulait déjouer l’accompagne dans son exil, rendant équivoque la promesse des lieux appréhendés : « Tu sais qu’il faudra creuser / seul la route jusqu’à toi. » Ce n’est qu’une fois le sujet départi du carcan langagier qui l’opprime qu’il entend la véritable voix du lieu, rendant le « Je » possible : « Je te rejoins au-delà de ton nom. // Je te dénomme. // Je t’innomme. »
Toujours dans un rapport difficile à soi, le poète, de ses Affûts, perçoit sa jeunesse telle une bête non apprivoisée. Voulant se réconcilier avec elle, il soliloque, tiraillé entre la peur et l’envie de tourner la page : « Combien de fois devrais-je le répéter / pour que tu m’écoutes je parle pour moi / inutile de raconter ta vie dans ma tête. » La naissance—perçue comme un abandon de la mère—constitue sa blessure originelle : « Tu es né mort-né. » Et ce n’est pas sans pathétisme que le poète témoigne de ce premier rejet. Cultivant un goût pour le mot précieux, sa voix prend parfois un accent complaisant. Or, il est un vers à retenir, qui à lui seul porte le recueil et résume, il me semble, son sentiment envers la vie : « il faut s’y être brûlé pour l’aimer. »
Visiter Les Îles de Louise Cotnoir équivaut à la suivre durant un voyage sombre et grave, alors qu’elle file sa réflexion sur nos origines, l’écoulement du temps, au moyen d’un vers court et incisif, et d’une prose nerveuse, au souffle incertain. Cotnoir nous guide avec adresse en ces territoires isolés à la surface du monde, ces « Parcelles encastrées / Résistantes à l’éventuelle disparition. » La fin hante sans cesse le périple, puisque la conscience d’un temps linéaire, de sa stratification, ne semble offrir aucun autre horizon que celui de la chute, de l’ « emportement ». La soif humaine de progrès a transformé l’existence en une course absurde, au sens érodé et diffus, alors qu’un mince rempart, l’enfance, résiste « Contre le chaos sans cesse recommencé / avec le feu tombé du ciel. » Dans ce contexte, la préservation des « images d’enfance », leur tranquillité et leur inconscience, garantit à l’individu une île où demeurer à la surface, bien que la menace de l’engloutissement soit toujours présente. Une fois les lumières de l’innocence perdues, qui seules permettent d’abolir le cours du temps, le destin ne peut pas être plus ténébreux, la vie moins chaotique : « Aux touches d’un piano bleu, les doigts défient l’insensé : fermer les yeux de son enfant. » Vivre tient alors du prodige et pour éviter l’absurdité, il faut consentir à la mort, contempler son visage qui est aussi le nôtre, car, dit Cotnoir, nous sommes des « astres en chemin / Vers la poussière. »
Origine des méridiens met la poésie au service d’une conscience inquiète. Le langage dessine ainsi des chemins qui s’enfoncent dans le « chaos intérieur » et le silence dont l’existence est investie : « Ton entêtement, cependant, sur la route / isolée de ce ciel gris—l’enfantement // futile et fiévreux, l’enchantement / qui transfigure les sommeils // et engendre quelques noms / pour ce monde opaque. » Surpassant l’action de « Narcisse », le poète s’aventure au-delà de son « visage », « franchit le miroir / et surprend le monde inversé. » Voilà qu’il quitte l’univers opaque de la matière, du paysage, pour pénétrer dans la transparence du vide, de l’insaisissable qui soutient et informe notre existence. Le poème représente ainsi le méridien qui unit les pôles contraires de nos vies (soi et l’autre, visible et invisible, chant et silence) afin qu’elles obtiennent une certaine consistance, une certaine forme : « Je reviendrai, solitaire / pour t’écrire qu’aucune fin / n’a le visage de l’absence. » C’est par ailleurs dans la reprise qu’un tel lien se maintient, le poète subissant le même sort que Sisyphe : « Chaque fois / tu dois recommencer // revenir à la première / ligne, à ce qui enchaîne / les mots aux heures. » Paul Bélanger livre dans son recueil une réflexion riche et profuse, réitérant le bon ménage que font poésie et philosophie. Il en résulte cependant un recueil qui sacrifie souvent l’aspect charnel de l’image, rendant ainsi son approche difficile à l’occasion.
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MLA: Mainguy, Thomas. Les Chemins du poème. canlit.ca. Canadian Literature, 8 Dec. 2011. Web. 24 May 2013.
This review originally appeared in Canadian Literature #196 (Spring 2008), Diasporic Women's Writing. (pg. 136 - 137)
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