Book Review
Lieu et réalité de l'imaginaire
- Bertrand Gervais (Author)
Le maître du Château rouge. XYZ Éditeur / XYZ Publishing (purchase at Amazon.ca)
- Bertrand Gervais (Author)
Le mort de J. R. Berger. XYZ Éditeur / XYZ Publishing (purchase at Amazon.ca)
Reviewed by Sylvano Santini
Peu importe la puissance du principe de réalité, ses causes et ses effets qui produisent ensemble des blocs d’espace-temps qui structurent notre rapport coutumier au monde, l’imaginaire a aussi ses lieux.
Bertrand Gervais fait des lieux de l’imaginaire la substance même de sa trilogie des Berger (L’île des Pas perdus 2007, Le maître du Château rouge 2008 et La mort de J. R. Berger 2009), nom dont on reconnaît celui de l’auteur dans les premières lettres de ses nom et prénom. Gervais y joue explicitement la référence autobiographique que l’on perçoit également dans les nombreux renvois mi-théoriques mi-philosophiques à l’imaginaire, à l’écrivain, au professeur de littérature à l’UQÀM, aux rues et immeubles de Montréal, etc. Tout cela, Gervais l’est, s’y déplace et le connaît. Il ne servirait à rien alors de dresser la liste de toutes ses références. Le plaisir de les retrouver pour ceux qui connaissent l’écrivain est plus amusant que leur divulgation. Au-delà alors de ce jeu de piste destiné semble-t-il aux initiés, le récit prend forme dans une intrigue à forte teneur de « particules imaginaires » dont le but principal est d’atteindre la cohérence. Gervais conçoit sa trilogie sous la forme d’un « Cycle » : le récit devra d’une quelconque manière joindre les deux bouts des aventures de Caroline Pas de Pouces, dont le temps de l’histoire (et non celui du récit) débute avec la mort de sa mère dont elle se sentira coupable et la mort de son père écrivain qui a nourri son imaginaire.
Caroline grandira du premier au dernier tome, elle deviendra une femme dont le père reconnaîtra la beauté et le caractère avant de mourir. Le cycle a quelque chose d’initiatique pour Caroline puisqu’elle passera de l’enfance à l’âge adulte. Passage turbulent, il va s’en dire, puisqu’il correspond à celui de l’adolescence, et dont le trouble est amplifié par les voyages incessants entre les mondes imaginaires dont on ne sait pas très souvent s’ils sont attribuables à Caroline, à son père ou aux manipulations du professeur Eric Lint. Le père de Caroline vit également un passage initiatique. Celui de la mort qui est préfigurée à quelques reprises dans les passages difficiles entre les mondes imaginaires, mais aussi celui du deuil, non pas de lui-même (c’est lui qui meurt après tout à la fin), mais celui de sa femme peut-être, mais surtout le deuil de sa petite fille, celle qui grandira sans lui, c’est-à-dire sans son imaginaire. Car somme toute, le succès du parcours initiatique de Caroline, celui qui la fera basculer dans le monde autonome des adultes, n’est-ce pas une façon de se sortir des images de son père tout en se servant d’elles (j’imaginerais volontiers ici la véritable référence autobiographique) ? Si ce parcours est bien ficelé dans les trois tomes, son évidence tient pourtant de la suggestion : il se tisse sous les détails des péripéties de Caroline et des descriptions des différents mondes imaginaires kafkaïens.
Les images du dédoublement sont nombreuses dans le récit de Gervais, comme si toutes choses étaient divisées en soi par un principe qui relève, imagine-t-on, de la division entre le réel et l’imaginaire. D’une certaine manière, nous vivons tous deux vies qui, en général, s’entendent assez bien. Mais quand quelque chose les divise, comme c’est le cas pour Caroline qui se sent responsable de la mort de sa mère, la vie semble devenir un long processus de recomposition qui consiste pour l’essentiel à joindre les deux bouts qui ont été rompus. Il y plusieurs images de doubles de Caroline dans le récit : Tamaracouta dans le premier tome qui lui apprend la mort de sa mère, Théo dans le second qui lui montre l’expérience semi-divine du double et Polly dans le dernier qui lui apprend à lire. Mais tous ces personnages masquent peut-être le véritable double de Caroline. Eric Lint, professeur de littérature transgénique, qui manipule symboliquement plus que numériquement les mondes imaginaires, offre peut-être la leçon la plus importante à Caroline en provoquant involontairement la mort de son père, transplantant du coup une donnée de la réalité dans l’imaginaire de Caroline. Cette scène redouble la mort accidentelle de sa mère qui a initié ses aventures, mais c’est elle également qui les clôt en déchargeant Caroline du poids de la culpabilité.
La fin d’un monde ne correspond-t-il pas toujours à sa révélation, comme dans l’Apocalypse qui a été évoquée plus d’une fois dans le dernier tome ? Cela aussi est une donnée de notre imaginaire que l’on greffe encore sur le monde contemporain, sous l’image fascinante des ruines entre autres. Le cycle se referme là où il s’est ouvert, mais sur une note positive, d’espoir. La trilogie de Gervais est un véritable récit initiatique, un conte philosophique voulait-il écrire. Les tergiversations dans les mondes imaginaires pointaient tous finalement comme des faisceaux lumineux dans une même direction pour découvrir une clairière. Là où par moments on pense que l’auteur nous mène en bateau, il nous conduit véritablement quelque part, un lieu que j’appellerai, en cédant à la facilité, la réalité de l’imaginaire.
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MLA: Santini, Sylvano. Lieu et réalité de l'imaginaire. canlit.ca. Canadian Literature, 8 Dec. 2011. Web. 21 May 2013.
This review originally appeared in Canadian Literature #206 (Autumn 2010). (pg. 135 - 136)
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