Book Review
N'importe quoi
- Marc Vaá¯s (Author)
Pour tourner la page. Éditions Triptyque (purchase at Amazon.ca)
Reviewed by Lyne Girard
Marc Vaïs rassemble dans ce recueil deux courtes fictions qui tiennent plus de l’exercice de style que du récit. L’auteur semble s’être donné pour mission de défier les règles de cohérence et de réalisme pour laisser libre cours à son imagination. Qu’on en juge.
Dans Pour tourner la page, Ubald—nommé Six par le narrateur—devient bien malgré lui le héros d’un récit qui tourne en boucle et où les fragments de vie des nombreux personnages servent de prétexte à la rencontre de deux personnages : un homme (Ubald) et une femme (Fadadi), tous deux silencieux et solitaires. Six se fait voler ses chaussures par Max, neveu de Nadi, dont le cousin, Alex, s’est fendu le crâne sans que le docteur Romanox et son épouse, Samadi, n’aient pu rien y faire. La veuve d’Alex, Sombodi, héberge leur patiente favorite, Fadadi, récemment débarquée sur le continent après que sa mère (Tatoudi) lui ait offert un billet pour les colonies lointaines. L’âme de Fadadi est « fendue » depuis le décès de Bix, son jumeau, lequel souffrait de la perte d’attention de Fadadi à son égard, cette dernière étant captivée par les séances d’inertie de Pax, son grand-père lointain. Pendant ce temps, Six découvre Pax dans le dictionnaire et s’adonne à la thérapie de Pax jusqu’à être atteint « d’arrêt[s] paxien[s] involontaire[s] et inquiétant[s] ». N’en pouvant plus, il s’achète un billet pour les colonies lointaines et fait la rencontre de Fadadi, pour qui il redevient Ubald et avec qui il partage sa solitude. Bref, un récit étourdissant dont les personnages sans consistance semblent superposables : Six, Bix, Max, Pax . . . ; Nadi, Fadadi, Samadi, Sombodi, Tatoudi, . . . Le lecteur croit lire le récit d’Ubald, mais est emporté par la plume de Vaïs qui le mène ailleurs. Un ailleurs qu’il cherchera vainement à lier au personnage principal qu’il connaît à peine ; un ailleurs qui n’avait d’autre motif que d’introduire Fadadi dont, au bout du compte, on aura appris que bien peu de chose. Bref, une histoire sans histoire.
Dans En tombant de ma chaise, Vaïs s’abandonne au plaisir de l’écriture « libre » . . . sans contrainte. Le récit nous offre son propre résumé de l’histoire qu’il raconte : « c’est une histoire à propos d’un jeune homme sourd et aveugle, coincé dans la ‘ mélasse ’ avec des moutons, des souris, un chien noir, Lalogique qui dort dans le tiroir à bas, les journaux étendus par terre autour des pantoufles collés, c’est très touchant. . . ». On sent bien la présence de l’auteur dans le texte. Il crée un narrateur-écrivain auquel il confie la tâche de rendre compte de son « expérience personnelle dans la pratique de l’écriture » et de transmettre une invitation aux lecteurs : « Allez confronter vos miroirs, allez découvrir vos univers, allez faire vos énumérations étonnantes, vos poèmes, vos trouvailles insoupçonnées et heureuses. Allez créer vos mondes innocents, allez chanter la gloire de vos héros intimes du fond de votre cœur ». Le narrateur—« le rêveur » ou « Machin »—, entre ses tombées de chaise, se raconte . . . ou plutôt, livre aux lecteurs le fruit de ses envolées créatrices que « Lalogique » (cachée dans le fond de son tiroir) parvient tout juste à maintenir sur le seuil de la cohérence, à sortir le récit de la « mélasse » (excès d’imagination). Autrement dit, Vaïs rappelle que le lecteur se cherche en vain dans l’écriture des autres, puisque toute écriture est forcément écriture du moi, d’où la difficulté pour l’écrivain de se sortir de la « mélasse » malgré tous les efforts déployés pour préserver logique et cohérence, et l’impossibilité pour le lecteur de retrouver son histoire dans le récit.
Deux récits étourdissants, dans lesquels Vaïs semble faire le pari que pour écrire, nul besoin de donner consistance et réalisme à son récit. Il suffit de se laisser emporter par sa plume, au gré de ses fantaisies : « On commence quelque chose, n’importe comment, et en cours de route on s’aperçoit que ça mène quelque part, que ça cherche à dire quelque chose . . . ». Deux récits au terme desquels Vaïs peut dire « Mission accomplie! »
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MLA: Girard, Lyne. N'importe quoi. canlit.ca. Canadian Literature, 8 Dec. 2011. Web. 22 May 2013.
This review originally appeared in Canadian Literature #190 (Autumn 2006), South Asian Diaspora. (pg. 172 - 173)
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