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Cover of issue #214

Current Issue: #214 (Autumn 2012)

Canadian Literature's Issue 214 (Autumn 2012) is now available. The issue features articles by Germaine Warkentin, Susan Gingell, Deanna Reder, Allison Hargreaves, Daniel Heath Justice, Kristina Fagan Bidwell, Jo-Ann Episkenew, Andrea King, Joanne Leow, and Ana María Fraile, and new Canadian poetry & book reviews.

Book Review

Par-dèla la frontière

  • Bertrand Laverdure (Author)
    Audioguide. Éditions du Noroît (purchase at Amazon.ca)
  • Nicole Richard (Author)
    La leçon du silence. Éditions du Noroît (purchase at Amazon.ca)
  • Jean Gagnon (Author)
    Vigile. Éditions du Noroît (purchase at Amazon.ca)

Reviewed by Anne-Marie Fortier

Les recueils regroupés ici sont situés par-delà une frontière dont ils marquent le franchissement : l’au-delà des repères du monde et du sens même, pour Laverdure; l’au-delà de la vie, pour le livre de deuil de Nicole Richard; le dépassement des feintes et la foi retrouvée pour Jean Chapdelaine Gagnon. Là, les jalons tombent et règne le désarroi. La riposte sera tantôt railleuse (Laverdure), tantôt fervente (Gagnon et Richard). S’il est question de foi, ce n’est jamais que retrouvée ou réinventée.

Quatrième recueil de Bertrand Laverdure, Audioguide est constitué de trois suites assez narratives en apparence (« Écrire les archives pendant que nous conservons les corps »; « Le fantôme de saint Paul »; « Les volcans sous la mer »). Car il est frappant de voir le relais des citations en exergue donner un sens et une cohésion aux diverses suites et à l’ensemble des textes composant le recueil, comme si l’engen- drement du monde poétique était moins le fait du poète et de son imaginaire que d’un investissement des textes-sources. Il paraît certain que, choisissant ce titre – Audioguide – le poète renverse le sens de la visite : le commentaire ne portera pas sur le monde mais sur les exergues.

Au confluent du cathodique, du médical et de l’écologique, la première suite de Laverdure est écrite à la première personne du pluriel (nous), et met en scène un groupe (des vagabonds, des fuyard ou des survivants) qui se cache et vit dans ce qui paraît être le maquis du monde. Tantôt derrière des bibliothèques, tantôt au milieu des librairies, ailleurs dormant sur des concrétions rocheuses, le groupe guette l’apparition de la littérature cependant que les apparences tournent et se modifient comme dans un cauchemar. Sans axe d’abord , les poèmes vont peu à peu déployer une temporalité; apparaissent alors faiblement un passé – celui des œuvres mortes et du savoir ( « Nous avons cru / à leurs exploits [. . .] Puis nous avons couru / sous la pluie insensible / des livres ») – , puis un futur, qui n’est jamais que la répétition du présent : « Laissés seuls / au milieu de librairies immenses, / de poulies, de vagues, /d’épinettes et de safran, / nous retenons quelques mots / déjà lus / afin de nous distraire. » L’ensemble demeure comme ébouriffé et sans orientation, outre cette sur- conscience du littéraire qui pourrait bien être, en effet, l’intention première du texte.

Arpentage du monde d’avant le monde ou de son au-delà, le recueil de Laverdure peine à organiser des repères (thématiques ou métriques) qui permettraient au lecteur de prendre la véritable mesure de l’œuvre.

Après Ruptures sans mobile (1993) et Les marcheurs (1998), le plus récent ouvrage de Nicole Richard, La leçon du silence, retravaille les thèmes qui sont le filigrane de son oeuvre, et dit cette fois le deuil du père. Alternant entre le je et le tu, le recueil donne à lire un va-et-vient entre le regard porté sur le père mourant et les réactions du poète. Structuré comme un diptyque (« L’attente », « L’arrivée ») de part et d’autre d’un point de fuite, pourrait-on dire, l’acheminement inéluctable du père vers la mort vécu par la fille forme la trame du livre.

Que la voix, chez Nicole Richard, ait été ébranlée par la mort du père, nul n’en doute – on lit, en sous-œuvre, la douleur et l’importance de la perte; on les comprend. La mort, loin de se dénouer dans l’au-delà, est une chute : « Les altitudes sont sans secours /car ce dont je parle commence au bord / du précipice. »

Quelquefois, on lira du poète son tout premier recueil pour saisir la portée du troisième, dont on peut croire que, pour s’inscrire à sa suite, il n’atteint pas le détachement corrosif et caustique de Ruptures, l’absence de complaisance à soi qui faisait sa force et son impact; son humour et la sidérante vérité qui faisaient sa réussite.

Plus serrée et mieux bordée, l’exploration de la mortalité, dans Ruptures, est sans complaisance et sans voile, ce qui ne veut pas dire sans humour : « il n’y a que moi / tournée en dérision; / j’attends coupée en deux. » Alors que La leçon du silence prend sa source dans l’immédiateté des émotions qui la traversent, la voix poétique de Ruptures paraît construite sur le fil de sa «continuité » de telle sorte que ses inflexions, ses soubresauts et ses reculs viennent à former le récit d’où naît un point de vue second, un rien moqueur, qui garde la première voix de poétiser, de s’élever et de perdre son ancrage dans le réel : « au coin de la rue je renonce / au moins quelques heures au vertige. » C’est de la prose par endroits, mais retenue par le souffle : « mon regard se tourne tandis que je glisse dans un morceau du réel et me promène ainsi dans le monde. » Le second recueil (Les marcheurs, 1998) cédait le pas à la troisième personne du pluriel et à l’ellipse : « Loin de la foule perdurent / les réflexes délaissés » ; « Dans le calme plat / la dérision des rituels. » La leçon du silence, enfin, renoue avec le singulier sans aménager pourtant la seconde voix et la distance qui donnaient sa liberté au premier recueil : « J’accueille ta maigreur dans ce refuge/ construit par la férocité des gestes / tus. »

Le titre des trois suites du seizième recueil de Jean Chapdelaine Gagnon (Vigile) forme une phrase, une injonction à soi- même consacrant la foi retrouvée : « Être/ Icône/ Du mendiant ». Le recueil tout entier est, de la sorte, ce vers unique du poète qui, au terme d’une « errance de trente ans, ou quarante », dépouillé, défait de la rouille de sa passivité et des feintes qui ont été les siennes, a retrouvé en Dieu le sentier menant de l’instant à l’éternité : « Fruit de chaque instant / Mûr d’une éternité point entamée / Par une promesse et cependant / Raisin vert sous la dent. »

L’écriture de Jean Chapdelaine Gagnon, souvent intimiste, est ici décalée, un rien élargie, comme si la réflexion, qui paraît bien encore fondée dans l’intime des relations amoureuses et affectives, était cependant reversée dans un autre ensemble – le chris- tianisme et ses références. La réussite de l’ensemble tiendrait à cela que l’homme – son parcours, ses remords, ses petitesses, ses désirs – est pensé dans un réseau sym- bolique qui, fondé par la voix personnelle, se redéploie tout à la fois à l’échelle d’une vie singulière et à celle de la communauté des croyants, – avec à l’horizon désormais, la promesse d’une présence. La force du recueil loge dans une manière d’égalité de ton et de maîtrise du poétique.

Adressée à Dieu lui-même, la première suite (Être) cherche à dire l’impensable de son existence et interroge le passage du Christ parmi les hommes, sa « macération /Dans le fût du temps » : « Blessure ta naissance / Dans le tissu du monde. » Venu parmi les hommes par la souffrance, advenu au monde, le Christ fait para- doxalement apparaître les carences de la réalité et sa pauvreté. La deuxième suite raconte alors l’exhumation de l’ icône, les étapes menant à l’inclination, à la reconnaissance de la figure de Dieu : « Fils indigne me voici /Dépouillé de la moindre fierté/ Sans biens ni qualités /Nu comme le ver. »

« Par toi sur moi quelqu’un se penche », écrit encore Chapdelaine Gagnon et, en Dieu, le monde « trouve un appui / Mais précaire. »

La fragilité de Dieu, la question qu’il est incessamment dans Vigile paraissent dépassées dans La leçon du silence tant le deuil éprouve la foi. Quant à Audioguide, l’outre-monde où il se déploie ne comporte de repère que littéraire et de certitude que dans le blanc (de la page) retrouvé – celui du premier jour de la Création.

 

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MLA: Fortier, Anne-Marie. Par-dèla la frontière. canlit.ca. Canadian Literature, 8 Dec. 2011. Web. 21 May 2013.

This review originally appeared in Canadian Literature #183 (Winter 2004), Writers Talking. (pg. 122 - 124)

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