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Cover of issue #214

Current Issue: #214 (Autumn 2012)

Canadian Literature's Issue 214 (Autumn 2012) is now available. The issue features articles by Germaine Warkentin, Susan Gingell, Deanna Reder, Allison Hargreaves, Daniel Heath Justice, Kristina Fagan Bidwell, Jo-Ann Episkenew, Andrea King, Joanne Leow, and Ana María Fraile, and new Canadian poetry & book reviews.

Book Review

Romans de jeunesse

  • Bertrand Gauthier (Author)
    Bonne année, Ani Croche. La Courte Échelle (purchase at Amazon.ca)
  • Sylvie Desrosiers (Author)
    Je suis Thomas. La Courte Échelle (purchase at Amazon.ca)
  • Marthe Pelletier (Author)
    Une lettre pour Nakicha. La Courte Échelle (purchase at Amazon.ca)

Reviewed by Anne M. Rusnak

Depuis la publication des Histoires ou Contes du temps passé avec Moralités de Charles Perrault en 1697, deux termes définissent les axes constitutifs de la littérature jeunesse, à savoir didactisme et divertissement. Aussi lit-on dans la préface: « pour les instruire et les divertir tout ensemble. » Ainsi, depuis ses origines, les œuvres destinées aux jeunes expriment ce double souci de la part des adultes. Les romans socioréalistes, qui sont en vogue au Québec depuis les années 1980, sont destinés à inculquer des connaissances et des valeurs aux jeunes tout en reflétant la société contemporaine dans laquelle ce jeune lectorat évolue. Ce n’est pas que l’œuvre destinée à la jeunesse doive être ouvertement éducative mais elle a une valeur formative. La littérature jeunesse a un rôle fondamental dans la formation intellectuelle, culturelle, morale et esthétique de l’enfant.

Les trois romans qui font l’objet de ce compte rendu – Je suis Thomas de Sylvie Desrosiers, Bonne Année, Ani Croche de Bertrand Gauthier et Une lettre pour Nakicha de Marthe Pelletier – sont empreints de ce didactisme parfois à peine voilé. Ils sont tous publiés par la maison d’édition La courte échelle, l’une des maisons d’édition les plus importantes au Québec en littérature jeunesse. Depuis les années 1980, la littérature jeunesse s’est inscrite dans le courant socioréaliste, favorisant une représentation dite « objective » de la réalité. En fait, l’étiquette « l’éditeur de romans miroirs » a longtemps été apposée à La courte échelle. Par conséquent, au lieu de chercher l’aventure ailleurs, dans un pays lointain, un milieu étranger, un monde fantaisiste, les jeunes lecteurs la rencontrent dans leur foyer, à l’école, au coin de la rue. Puisque la famille et l’école constituent des aspects très importants du quotidien de l’enfant, l’histoire se déroule sinon à l’école, alors auprès d’un parent ou d’un grand-parent. Les thèmes, comme celui de la famille monoparentale, sont résolument d’actualité; les parents dans ces trois romans, qu’il s’agisse de parents biologiques ou adoptifs, sont divorcés. Les thématiques privilégiées sont les difficultés des relations familiales, la vie à l’école, la quête de l’identité et l’amitié. Les trois romans sont des romans intimistes qui prennent pour sujets les sentiments confus de leurs personnages principaux. Le temps est celui des vacances, temps privilégié qui convient mieux que tout autre à la poursuite de l’aventure. L’heureuse fin est caractéristique de ces romans publiés au Québec pour les enfants âgés de sept à douze ans, puisqu’elle renvoie à un souci d’édification.

Ce qui est aussi caractéristique des enfants de cet âge-là, c’est leur engouement pour le héros sériel. Loin de se lasser des similitudes d’un récit à l’autre, le lecteur est très content de retrouver son héros préféré. Par conséquent, les séries sont particulièrement fréquentes dans les collections destinées aux jeunes de sept à douze ans, l’âge auquel les enfants collectionnent tout. Bien qu’ils puissent être lus indépendamment les uns des autres, les romans sériels présentent le(s) même(s) personnages dans des intrigues ou des situations différentes. A quelques exceptions près, tous les romans publiés aux éditions La courte échelle font partie d’une série.

La lisibilité de ces romans tient à leur rythme narratif, c’est-à-dire à l’alternance des dialogues et des monologues avec les commentaires et les descriptions. Dialogues et monologues occupent une place importante dans les récits destinés à la jeunesse. Ils encouragent l’identification du lecteur au narrateur-personnage en réduisant la distance entre les deux. Deuxièmement, par le style direct, ils permettent au personnage principal de se faire connaître, se confier ses points de vue, ce qui facilite l’adhésion du jeune lecteur à son héros. Inutile d’insister sur le fait que le jeune lecteur, attaché aux personnages romanesques auxquels il s’identifie le plus, attend avec impatience le prochain épisode.

Alors, regardons de plus près chacun de ces trois romans.

Sylvie Desrosiers sait écrire des romans dont les jeunes raffolent. Sa célèbre série Notdog, traduite en plusieurs langues, se lit en Chine et en Grèce. Avec le premier titre de la série Thomas, intitulé Au revoir, Camille!, Sylvie Desrosiers a remporté en l’an 2000 le prix international remis par la Fondation Espace-Enfants, en Suisse, qui couronne « le livre que chaque enfant devrait pouvoir offrir à ses parents. »

Je suis Thomas, le quatrième titre de cette série, paraît dans la collection « Premier Roman », destinée aux lecteurs de sept à neuf ans. La courte échelle a lancé cette collection dans les années 1980 pour combler le vide entre l’album et un récit d’une centaine de pages. Grâce à une mise en page aérée, des chapitres courts, des phrases simples et de nombreuses illustrations, cette collection est un grand succès en librairie et en bibliothèque.

Dans ce quatrième roman, Thomas, un jeune garçon âgé de huit ans, est à la recherche de son identité. « Qui est vraiment Thomas? » se demande-t-il. Son corps est en train de changer, de se transformer; sa sexualité s’éveille. En se fixant sur ses cheveux qui poussent « anormalement », il se demande s’il ne se transformera pas « en quelque monstre ou personnage bizarre. » Ressemblerait-il à Samson, ce personnage biblique qui devait sa force surhumaine à sa longue chevelure? Où qu’il aille, au dépanneur, au restaurant, en bateau, on le prend pour une fille. Ne sachant plus quoi faire, il rêve d’un « garçon sirène » et d’une « fille avec moustache ».

Ses questions ne se limitent pas à son corps mais touchent aussi à son âme. En vacances avec sa mère et sa petite sœur à Tadoussac, il avoue à sa mère qu’il ressent en lui le bien et le mal. « Les baleines auraient-elles une âme aussi? », lui demande-t-il. Allusions aux problèmes existentiels. Il s’identifie avec une baleine, surnommée «Loca,» dont la tête n’est pas bien formée. Sans prétendre tout savoir, sa mère répond de son mieux tout en admirant chez son fils la qualité d’avoir « le courage de poser des questions importantes. » Il finit pas demander à sa « bonne petite sœur » de lui couper les cheveux, ne craignant point que ce soit une Dalilia qui le livrera à ses ennemis.

La narration à la première personne dans le ton du journal intime, le style assez simple, l’emploi du présent, les personnages sympathiques, l’importance du dialogue : « Moi? Embrasser une fille? Jamais! », voilà les caractéristiques du « Premier Roman. » Les lecteurs débutants, aussi bien que leurs parents et leurs enseignants, seront contents de lire le quatrième mini-roman de cette série.

Bonne Année, Ani Croche est le septième roman de la série Ani Croche de Bertrand Gauthier, publié dans la collection « Roman Jeunesse. » Fondateur de la maison d’édition La courte échelle, Bertrand Gauthier écrit pour les jeunes depuis plus de vingt-cinq ans. Pour l’ensemble de sa carrière et sa contribution au monde de l’édition jeunesse au Canada, on lui a décerné en l’an 2003 le prix Claude-Aubry, la prestigieuse distinction d’IBBY-Canada, la section nationale canadienne de l’Union internationale pour les livres jeunesse. Auteur renommé, son œuvre attire des jeunes lecteurs partout à travers le monde. Ani Croche, personnage créé en 1985, est un favori auprès des jeunes de neuf à douze ans.

Il n’est pas étonnant qu’Ani Croche peuple l’univers de la littérature québécoise depuis presque vingt ans. Cette Ani Croche dont les aventures ont été traduites en plusieurs langues et adaptées pour la télévision est une jeune fille drôle, déterminée et possessive. Puisque sa mère s’en va dans Les Grenadines avec son « Godzilla mal léché », Ani est obligée de fêter Noël et le Nouvel An avec son père et « la despotique Elizabeth », « l’insupportable mère de son enfant ». Les jeunes de famille divorcée reconnaîtront sans doute quelques-unes de leurs peurs face aux nouvelles liaisons qui menacent leurs relations avec leurs parents. Dans ce roman, c’est le père qui est le parent éducatif.

L’intérêt est maintenu du début à la fin par des descriptions originales et amusantes. Un style humoristique savoureux revêt les paroles et les actes les plus ordinaires d’une dimension romanesque. On s’en rend compte dès la première page. Ani, assise dans la salle de classe en fin d’après-midi, regarde l’aiguille de l’horloge : « Cette lambineuse se déplace au rythme des tortues géantes et plusieurs fois centenaires des îles Galápagos. » L’intention humoristique s’établit à travers l’usage de l’hyperbole. Face à l’école avec ses contraintes et ses impératifs surgit la force de l’imaginaire. L’école Les Rayons de Soleil devient Le Repaire des Primates où rôdent des « brutannosaures » qui sentent mauvais. Depuis les années 1980, l’humour a pris une grande place dans la littérature jeunesse au Québec. Bertrand Gauthier a très bien compris que c’est un outil qui permet de donner du plaisir aux enfants tout en les initiant aux réalités du monde.

Comme on l’a déjà constaté, la littérature jeunesse est toujours à quelque degré formative. Dans ce roman, Bertrand Gauthier a aussi adopté une stratégie culturelle. Grâce à son père, Ani commence à comprendre l’importance de la tradition québécoise. A l’approche de Noël, elle l’accompagne à une cabane en bois rond « où la fête bat son plein » : une de ces fêtes « du bon vieux temps si chères à mon père et à ses ancêtres ». Des leçons d’histoire s’ensuivent accompagnées de la cuisine québécoise. En matière de linguistique, elle se demande si c’est « typique de la tradition québécoise de remplacer les ‘r’ par des ‘x’ à la fin de certains mots ». À son avis, si l’on peut dire violoneux, chanceux ou ratoureux, « il serait illogique que coureux ne soit pas autorisé ». Le didactisme est à peine déguisé.

Une lettre pour Nakicha de Marthe Pelletier est le troisième titre d’une série qui connaît, lui aussi, un grand succès auprès des jeunes lecteurs. Professionnelle du cinéma documentaire, Marthe Pelletier s’est essayée avec succès à un public plus jeune. Le premier roman de cette série, Chante pour moi, Charlotte, publié dans la collection « Roman Jeunesse » de La courte échelle, a été mis en nomination pour le prix du Gouverneur général du Canada, ainsi que pour le prix Cécile-Gagnon en 2001.

A l’encontre des deux autres romans, la narration est à la troisième personne, ce qui permet aux trois personnages de confier plus facilement leurs émotions au jeune lecteur et ce qui permet un texte plus riche. Chaque personnage est bien individualisé et tous sont très attachants. La grand-mère Rosa a vécu un grand amour avec Sylvio, dont elle est maintenant veuve. Pour aider Max à accepter ses propres sentiments amoureux pour sa petite-fille Nakicha, la vieille dame lui demande de lui relire les lettres que son amoureux lui a écrites autrefois. Max, personnage principal de la série, est atteint de dystrophie musculaire. Il vit ses premiers émois amoureux. Quant à Nakicha, elle semble avoir hérité d’un don pour la clairvoyance.

Dans ce récit non linéaire, la ligne entre le rêve et la réalité se brouille parfois. C’est un roman d’amour aux accents poétiques. Le premier mot de ce roman – « Bleu » – qui est d’ailleurs la première phrase elliptique est un mot tout à fait susceptible de provoquer des connotations multiples, des évocations. A travers la lecture, on découvre le plaisir savoureux de la langue. Plaisir subtil de la figure de style sur laquelle on s’arrête, qu’on décrypte et qui fait passer à un niveau plus profond de la lecture. Métaphores, comparaisons, allitérations, personnifications abondent. Nakicha a l’impression que « le rêve rôde dans la maison »; quand elle ferme les yeux, « le sifflement d’un train assassine le silence », « ce train bizarre qui prend mon esprit pour une gare ». La musique de la langue, la richesse des images rendent ce texte très beau. Marthe Pelletier fait ressortir la magie du verbe.

Un dernier mot sur les illustrations. Ces trois romans au format de poche séduisent dès l’abord par l’éclat des couleurs de leur couverture. A l’intérieur, les illustrations sont en noir et blanc; celles-ci suivent pour la plupart le souci du réalisme et de la conformité au texte. Chose étonnante, elles sont aussi nombreuses dans la collection « Roman Jeunesse » que dans la collection « Premier Roman. »

A en juger par ces trois romans, La courte échelle a bien compris que la littérature jeunesse a un rôle fondamental dans la formation intellectuelle, culturelle, morale et esthétique de l’enfant.



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MLA: Rusnak, Anne M. Romans de jeunesse. canlit.ca. Canadian Literature, 8 Dec. 2011. Web. 24 May 2013.

This review originally appeared in Canadian Literature #184 (Spring 2005), (Grace, Dolbec, Kirk, Dawson, Appleford). (pg. 123 - 126)

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