Book Review
Romans oniriques
- Gilles Tibo (Author)
Le mangeur de pierres. Québec/Amérique (purchase at Amazon.ca)
- Patricia Lamontagne (Author)
Somnolences. Éditions Triptyque (purchase at Amazon.ca)
Reviewed by Natasha Nobell
Patricia Lamontagne est peut-être connue d’abord et avant tout comme poète, ayant été finaliste au prix Émile-Nelligan pour son recueil de poésie Rush papier ciseau (1992). La poésie de Lamontagne, caractérisée par une écriture débridée, explore une problématique artistique, à la fois fondamentale et universelle : comment communiquer la réalité, la vie, les émotions? Dans son premier roman, intitulé Somnolences et paru en 2001, l’auteure poursuit cette question. Le roman repose en grande partie sur le thème de la communication ou plutôt, le manque de communication. Le personnage principal du roman, Alice, travaille dans un camp de jour pour jeunes autistes. Le fait de juxtaposer des enfants autistes à une adulte insomniaque qui ne semble pas avoir accès à la réalité, souligne parfaitement l’ironie de la situation diégétique de Somnolences. Ces jeunes protagonistes, sensés être difficiles, voire impossibles à comprendre, dépendent d’Alice pour interpréter leur monde. Mais les énoncés d’Alice ne sont parfois qu’un mélange incohérent de mots et de bouts de phrases : « comme des nuages à cause de la séparation mais qui attend le brouillard passe la bougie viendra de loin, tant qu’à faire… »
Somnolences est truffé de longs monologues intérieurs et de dialogues entre le personnage principal et les enfants autistes; dialogues qui mettent en relief une absence de communication. Il n’y a pas de véritable échange quand les deux interlocuteurs ne se comprennent pas. Alice et les enfants, cherchant tous à comprendre leur univers, ne réussissent pas à manier l’outil de communication le plus fondamental : le langage parlé. Le dédoublage des voix d’Alice et d’une jeune autiste en particulier, souligne cette confusion expressive : leurs voix se mélangent et se ressemblent mais n’aboutissent à aucune transmission. Poétique, imagé, et marqué par une syntaxe complexe et parfois lourde, le style de Lamontagne se prête bien à l’expression des difficultés de compréhension vécues par tous ses protagonistes. C’est par le biais de faillites langagières ou verbales que l’auteure réussit le mieux à démontrer la portée thématique et symbolique du langage dans son premier roman.
Alice vogue entre le réel et le rêve et vit une sorte de « décalage » horaire et de lieu. Elle souffre d’insomnie, ce qui provoque de nombreux épisodes hallucinatoires et lui confirme qu’elle se trouve hors-temps et hors-lieu : « Je tourne en rond dans le sens du vide. » Les épisodes hallucinatoires d’Alice apportent une touche surréaliste au roman tout en dévoilant la fragilité de son état mental et physique. Ces divagations entre la réalité et le rêve rappellent une autre Alice, celle du conte de Lewis Carroll, Alice au pays des merveilles. Le lien symbolique entre les deux ouvrages s’affirme dans le dernier chapitre de Somnolences, « Alice au pays vermeil », un pastiche du style onirique et hallucinatoire du célèbre premier chapitre de Lewis Carroll. L’importance de cet intertexte est liée à la remise en question de l’(in)cohérence de la réalité, thème inhérent à l’œuvre de Lamontagne.
Illustrateur et écrivain depuis plus de vingt-cinq ans, Gilles Tibo jouit d’une renommée internationale dans le domaine de la littérature pour jeunesse. Les images dans sa série Simon, par exemple, sont d’une beauté pacifique et possèdent une dimension fortement onirique. Dans son premier roman destiné au grand public, Tibo traduit en mots cet onirisme de ses images. Le mangeur de pierres, paru en 2001, entraîne le lecteur dans un monde de rêve : une île qui semble être hors-temps et hors-lieu.
Le personnage principal du Mangeur de pierres, Gravelin, est mis au ban de la société insulaire à cause de sa fascination démesurée pour les pierres. En fait, Gravelin mange les pierres et se nourrit littéralement de terre. Tibo établit dès le début du roman un ton allégorique, ce qui est mis en évidence par un personnage comme Gravelin, ainsi que par un style d’écriture visuel, métaphorique et pur. Le réseau symbolique qui sous-tend le roman de Tibo lui fournit une structure chargée d’images et de métaphores autour de pierres, de plumes et de sang. Le mangeur de pierres repose sur l’écriture graphique de Tibo car tout le récit est présenté en style indirect : il n’y a aucun dialogue. L’évocation du rejet violent subi par Gravelin devient paradoxalement plus saisissante lorsque les bruits, les hurlements et toute la cacophonie de l’île (les oiseaux de mer, les vagues, les tempêtes, les êtres humains, leur violence) nous sont transmis en silence et, pour ainsi dire, filtrés par le mutisme du héros.
Intimement lié à la terre, le personnage Gravelin est mis en contraste net avec les insulaires marins, qui eux sont des pêcheurs : « Il était rempli de cailloux dans la caboche, dans les yeux, dans le corps tout entier et jusque dans son sang, où s’égrenait sans doute un sable rouge. » Il ne semble y avoir ni de place ni de fonction pour cet être minéral sur une île « perdue dans la multitude des eaux. » En outre, Gravelin est doublement marginalisé parce qu’il est incapable de communiquer. Il ne sait pas parler et il demeure muet, se fiant plutôt aux hochements de tête et aux gestes en guise de langage. Son niveau langagier reflète l’état primitif de son île natale, laquelle incarne la loi darwinienne de la sélection naturelle. La juxtaposition de ce personnage « sauvage » avec les habitants de l’île qui le rejettent est ironique : la société insulaire en est une d’inceste, de violence et de sauvagerie, et c’est Gravelin finalement qui est le plus humain.
Tout en étant des romans différents à plusieurs niveaux, il y a quand même quelques similarités surprenantes qui parcourent les ouvrages de Lamontagne et de Tibo : la dimension onirique, le rôle primordial de la communication, des personnages qui ne réussissent pas à s’intégrer à leur société. En fin de compte, les auteurs s’interrogent tous les deux sur l’incohérence de la réalité et de cette interrogation s’ensuit dans leurs œuvres respectives un brouillage de la ligne de démarcation entre le réel, le rêve et l’imaginaire.
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MLA: Nobell, Natasha. Romans oniriques. canlit.ca. Canadian Literature, 8 Dec. 2011. Web. 23 May 2013.
This review originally appeared in Canadian Literature #184 (Spring 2005), (Grace, Dolbec, Kirk, Dawson, Appleford). (pg. 151 - 152)
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