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Cover of issue #215

Current Issue: #215 Indigenous Focus (Winter 2012)

Canadian Literature's Issue 215 (Winter 2012) is now available. The issue features articles by Renate Eigenbrod, K. J. Verwaayen, Paul Murphy, Sylvie Vranckx, Mareike Neuhaus, Angela Van Essen, and Anouk Lang, and new Canadian poetry & book reviews.

Sacres de la poésie

  • Jean Gagnon (Author)
    Cantilène. Éditions du Noroît (purchase at Amazon.ca)
  • Luc Lecompte (Author)
    Dans l'ombre saccagée du désir. Éditions du Noroît (purchase at Amazon.ca)
  • Jacques Brault (Author)
    L'artisan. Éditions du Noroît (purchase at Amazon.ca)

Reviewed by Luc Bonenfant

Dans La littérature en péril (Flammarion, 2007), Tzvetan Todorov distingue l’artisan de l’artiste : alors que le second produit des objets qui « sont exclusivement destinés » à « la contemplation du beau », la beauté ne constitue pour le premier « qu’une facette d’une activité dont la finalité principale est ailleurs ». Le plus récent recueil de Jacques Brault joue de ces deux termes, transformant derechef l’artisan en véritable artiste. Depuis toujours, la poésie de Brault n’a de cesse de nous rappeler que le poète doit s’appliquer, qu’il est en quelque sorte un ouvrier au service de l’esthétique. L’artisan ne fait pas exception. Reprenant ici les vers de Miron, citant là Pessoa, s’inspirant ailleurs de « bois gravés de Lucie Lambert », les poèmes de L’artisan ne cachent pas leurs engagements fraternels à l’égard d’artistes importants. Espace de mémoire, la poésie travaille ici avec la minutie de l’orfèvre cherchant à tailler un bijou parfait. Grâce et beauté sont donc au rendez-vous, de même que ce silence si essentiel aux mots qui « ne sont plus que des bruits d’absence ». On ne se surprendra pas : Jacques Brault nous convie encore une fois à un rendez-vous où le travail artisanal du poète se trouve sacralisé par la Beauté du silence et l’aphasie du Verbe.

Todorov, pour revenir à lui, explique aussi dans son ouvrage que le mouvement (artistique) de contemplation du Beau, qui naît au XVIIIe siècle, visait à remplacer la contemplation (artisanale) de Dieu : « Dans l’Europe chrétienne des premiers siècles, la poésie sert principalement à la transmission et à la glorification d’une doctrine dont elle présente une variante plus accessible et plus impressionnante ». Tel semble être Cantilène, de Jean Chapdelaine Gagnon, qui dit tout au long sa volonté de s’approcher de Dieu plutôt que de la Beauté. Divisé en trois parties (« Cantilène », « Jour-Nuit », « Gymnopédies »), le recueil propose une traversée depuis le chant simple et vulgaire du cantilène jusque vers la sphère—culturelle et religieuse—du sublime. Après tout, la Gymnopédie était à l’origine une fête religieuse donnée en l’honneur de Léto, la mère d’Apollon, le Dieu grec du soleil et de la poésie. Ici, donc, le poème célèbre le poème, mais dans une sorte d’incantation qui relève de la prière et de l’appel à une mémoire biblique. La poésie est ainsi plus religieuse que sacrée, d’autant qu’elle semble s’adresser à un personnage particulier, Jésus : « Le mien de père t’a rejoint comme un fils / Ou un frère / De celui qui mûrit à la fourche de l’arbre / Pour que les hommes / ‘Avant la lettre’ Judas / Ne t’oublient pas / Malgré leur atavique dessein / De se passer de ton pain ».

Enfin, le plus récent recueil de Luc Lecompte, Dans l’ombre saccagée du désir, vise l’esthétisation du blasphème alors que le lubrique y prend l’aspect d’une prière. Ces beaux poèmes en prose entrelacent les références religieuses à une esthétique où les moments d’extase pornographique permettent de refaire l’ordre du monde : « La chambre, semblable à de la pesanteur. Semblable à de bas élans qui se dressent, cherchent à monter là où il n’y a pas d’autre dieu que le sperme bref. […] Reste le désordre des draps dont on ne sait s’il est beauté ou chaos. » L’illumination n’est plus celle de la révélation christique; elle est proprement sexuelle. Cela, la photographie liminaire nous en avait pourtant avertit : la regardant rapidement, on aura cru y voir le corps décharné et brutalisé du Christ en croix, mais l’observation montre que le corps est plutôt celui de l’amant. « L’on gardera des amants cette esquisse éprise, sombre et déjà toute coagulée. / Certains parleront de scarification. D’autres de lacération. Le mot sacrifice sera sans doute prononcé. Pour laisser monter vers un lieu céleste la part obscure du martyre. / Ce sera terriblement esthétique, ce clair-obscur sanguin ». Or l’amant, justement, ne serait-il pas Jésus quand on sait que la relation amoureuse est, pour Lecompte, une relation sacrificielle? Nous sommes ici dans l’ordre dur et violent de la subversion la plus belle parce que la plus pure.

Bien qu’envisagé différemment, le sacre, dans ces trois recueils, constitue un acte—d’esthétisation chez Brault, de ritualisation chez Lecompte, de profanation chez Lecompte—qui montre en définitive que le travail artistique de la poésie est toujours aussi un travail artisanal.

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MLA: Bonenfant, Luc. Sacres de la poésie. canlit.ca. Canadian Literature, 8 Dec. 2011. Web. 20 Aug. 2014.

This review originally appeared in Canadian Literature #194 (Autumn 2007), Visual/Textual Intersections. (pg. 106 - 107)

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