Book Review
Scènes d'automne
- Patrice Desbiens (Author)
Hennissements. Prise de Parole (purchase at Amazon.ca)
- Robert Dickson (Author)
Humains paysages en temps de paix relative. Prise de Parole (purchase at Amazon.ca)
- Serge Patrice Thibodeau (Author)
Le roseau. Perce-Neige (purchase at Amazon.ca)
Reviewed by François Paré
Si une nouvelle génération d’écrivains est apparue récemment en Acadie et en Ontario français, force est de constater que l’oeuvre des poètes de la première heure, ceux de la grande effervescence culturelle des années 70 à Sudbury, Ottawa et Moncton, continue de marquer profondément la littérature et la survie même de l’institution littéraire en milieu francophone minoritaire au Canada. Par son abondance et par la diversité de ses formes, la poésie joue un rôle stratégique au sein de cultures souvent éparpillées où le lectorat est faible et l’espace de diffusion critique restreint. Bien qu’elle soit devenue, chez les trois poètes à l’étude dans ce compte rendu, l’expression d’un sujet itinérant, souvent en rupture par rapport à son milieu, la poésie projette néanmoins une lumière exemplaire sur le sentiment d’étrangeté et d’absence dont ces cultures se nourrissent. Autant chez Robert Dickson que chez Patrice Desbiens et Serge Patrice Thibodeau, on sent assez souvent que l’écriture s’approche de son épuisement. À prime abord, cette fragilité presque répétitive se donne à lire comme un difficile mode de survie, teinté de doute et d’ironie. Harassée, la voix est traversée par sa propre relativité, alors que le poète évoque ses « courbatures » et son « manque de concentration ».
Le dernier recueil de Robert Dickson, lauréat du Prix du Gouverneur Général 2003, est ainsi structuré par le regard de l’écrivain, arpentant humblement les lieux où se joue au quotidien le rapport entre un sujet doucement ironique et son espace de vie. Comme ailleurs chez Dickson, la poésie se refuse ici à toute grandiloquence. Elle se permet parfois des attaques en règle contre les parlements, les multinationales et les entreprises de communication. Timide, l’écrivain se tient à l’orée des villes qu’il habite. Malgré son abstention, les « humains paysages » qu’il recense de Sudbury à Ottawa et Fredericton suscitent chez lui le désir de « fendre la noirceur » par le biais de l’écriture. C’est l’imminence du passage des saisons qui inspire une « paix relative » au milieu des débris qui jonchent l’espace social comme les amas de pierres sans valeur, extraites sans raison de la terre.
Humains paysages en temps de paix relative frappe par son espèce de bienveillance incisive à l’égard des travers du monde. Il n’y a aucune trace d’indulgence, pourtant, dans cette écriture. Le travail de Dickson ne porte pas tant sur le lexique, d’une grande simplicité, que sur la phrase poétique, faite d’enchaînements et de répétitions. À la lecture, le poème semble s’« équilibrer à l’horizontale », comme s’il tendait vers la prose sans pourtant y consentir. Chaque geste banal, celui de regarder le travail des champs « de l’autre côté de la grande côte », celui d’ouvrir la boîte de céréales le matin, celui encore de se baigner frileusement dans l’eau d’un lac, tout cela comporte sa part d’avenir. Le dos tourné contre le soleil, le poète maintient son « refus de jouer à quitte ou double » et sa tendresse pour le règne de l’incertitude. C’est pourquoi ce recueil de Dickson est tout en demi-teintes et lueurs, comme si la poésie était le langage de l’indécidable.
Hennissements du poète franco-ontarien Patrice Desbiens constitue un re-mix, comme on dit dans l’industrie de la musique populaire. Il s’agit, en fait, de la reprise du premier ouvrage de Desbiens, Les conséquences de la vie, publié en 1977 et depuis longtemps épuisé. Cependant, ayant sans doute voulu mêler les cartes, Desbiens insère ici et là dans ce recueil de nouveaux textes, une trentaine au total, qui altèrent de manière subtile le ton particulier de l’oeuvre originale. L’écriture de Desbiens avait d’abord frappé, on s’en souviendra, par son prosaïsme à ras de terre et son refus de tout lyrisme romantique. La dérive du narrateur dans un monde dépourvu de référent ontologique était ponctuée d’hôtels et de bars de passage où se profilait à chaque fois la figure tutélaire de la femme, la « waitress de la poésie » au « smile chaud et lisse ». Impossible héros dans un monde sans autre hiérarchie que celle des rapports déshumanisants du capitalisme cannibale, simple « transcripteur » dans le « cahier comptable [. . .], acheté au Dollarama », ce narrateur ne parvenait à soutirer au réel qu’une vulgaire dénonciation.
L’ajout d’une série de poèmes plus récents, distribués ici et là dans l’ancien recueil, lui-même restructuré, impose une vision parfois plus positive de la réalité. La plupart de ces textes inédits font référence explicitement au Québec, où réside depuis plusieurs années Desbiens. Le contraste avec le pessimisme des poèmes franco-ontariens ne peut manquer de frapper. Une longue séquence de vingt textes, insérée en fin de recueil, après le poème intitulé « Gare Charlesbourg », vient ainsi rompre la continuité apparente du passé. On y retrouve pourtant la même oscillation entre le désoeuvrement chronique de l’écrivain qui « colle au sol / comme une pierre » et l’évocation enjouée d’une culture du spectacle dans laquelle la télévision occupe une place considérable. Plus encore que dans Les conséquences de la vie, l’ion de phrases en anglais martèle la difficulté d’exprimer les dissociations, vécues par le personnage, dans la seule langue de sa naissance. Variation sur la répétition, Hennissements reprend donc, en leur imposant de légers gauchissements, les paramètres d’une écriture qui ne cesse de dénoncer « la misère des mots ».
Dans Le roseau, huitième ouvrage de Serge Patrice Thibodeau, le poète acadien renoue avec le mysticisme qui l’avait si bien servi dans les magnifiques recueils, parus au milieu des années 90. Nous y retrouvons, surtout en première partie, les métaphores récurrentes du déplacement et de l’errance. Toutefois, plus qu’un simple voyageur, le narrateur a partie liée, cette fois, avec la transgression et la fuite. Une certaine passion antérieure lui fait douloureusement défaut, de sorte que le pèlerinage s’appuie désormais sur la mélancolie de l’absence. Partout dans ces textes, la défection de l’amant et la nostalgie de sa présence con- tribuent au « bafouillement » qui caractérise aujourd’hui une voix disloquée aux « syllabes illusoires ».
Pourtant, dans Le roseau, l’écriture de Thibodeau est empreinte de solennité et d’amplitude. Il est clair que la poésie reste une entreprise noble, presque innocente, affranchie de l’indignité et du sarcasme, si fréquents chez les poètes franco-ontariens contemporains. Thibodeau privilégie la régularité et l’harmonie de longues suites de versets au rythme identique. Ces formes soutenues rapprochent l’oeuvre des textes orientaux dont le poète semble toujours s’inspirer, alors que la destinée du narrateur est transcendée par la binarité aporétique des grandes oppositions philosophiques entre le Bien et le Mal, entre l’amour et la haine, entre le délaissement existentiel de l’amant et sa persistance obsessionnelle dans la mémoire.
Trois recueils de la maturité, donc, et du même souffle trois scènes d’automne. Chez ces poètes domine, en effet, une nostalgie, parfois sereine comme chez Robert Dickson, parfois plutôt angoissée comme chez Patrice Desbiens et Serge Patrice Thibodeau. L’important, c’est que l’écrivain continue d’être un « passeur », un passeur des saisons tristes, dont Thibodeau écrit qu’il est « surtout un homme à renaître de ses ruines ».
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MLA: Paré, François. Scènes d'automne. canlit.ca. Canadian Literature, 8 Dec. 2011. Web. 18 June 2013.
This review originally appeared in Canadian Literature #183 (Winter 2004), Writers Talking. (pg. 120 - 122)
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