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Cover of issue #222

Current Issue: #222 Recursive Time (Autumn 2014)

Canadian Literature's Issue 222 (Autumn 2014), Recursive Time, is now available. The issue features articles by Hannah McGregor, Aleksandra Bida, Anne Quéma, Nicholas Milne, Jeffrey Aaron Weingarten, and Eric Schmaltz, as well as new Canadian poetry and book reviews.

Tatologie

Reviewed by Martin Jalbert

François Barcelo appartient sans conteste à la catégorie des écrivains dont la désinvolture laisse penser qu’ils ne souffrent pas trop d’être des écrivains mineurs. Il reconnaît sans difficulté qu’il produit de mauvais romans (« une fois sur deux », admet-il dans Écrire en toute liberté) écrits « sans réfléchir » et sans « ajouter » de profondeur, attendu qu’il s’agit d’« une littérature plus plaisante que profonde ». Cette désinvolture ne se transmet pas seulement aux personnages d’écrivains, comme Roger Lorange dans Bonheur Tatol, mais à la plupart des narrateurs de Barcelo : ils sont cyniques, se pensent plus fins que les autres et ne paraissent jamais bouleversés par les malheurs qui leur arrivent. En somme, par leur détachement, ils sont au-delà de l’opposition entre perdre et gagner. Leur discours, leur ton, leur superficialité les apparentent à ces gens qui gagnent à tout coup par la revanche qu’ils prennent à raconter à leurs amis et sur un ton badin leurs aventures et leurs mésaventures.

Délaissant le métier d’écrivain, Roger Lorange, dans Bonheur Tatol, revient en publicité pour devenir, en moins de dix jours et après avoir fait la démonstration de son « incontestable supériorité créative » dans l’affaire Tatol, président de la compagnie. Que cette réussite fulgurante s’avère manigancée par une petite équipe de fraudeurs ne change rien à l’affaire : il a beau jeu ensuite de revenir à l’écriture, sous la tutelle d’une femme riche qu’il baise et qui le baise. Le narrateur de Bossalo, quant à lui, couche avec une femme qui se fait assassiner pendant leur relation sexuelle. Elle lui transmet une blennorragie qu’il transmet aussitôt à sa femme qui la transmet à leur nouveau-née. Il se fait congédier, puis chasser de chez lui. À la suite de sa blennorragie, il devient aveugle, mais retrouve la vue, joue l’aveugle le temps de déjouer les manigances des responsables de l’institut et meurt enfin en baisant sinon en violant la jeune cuisinière dont il dit être amoureux. On l’aura compris, Victor Bossalo est censé être un beau salaud. Mais comme il n’est pas seul à l’être, il n’y a plus tellement de différence entre être ou ne pas être salaud.

Bossalo a ceci de caractéristique qu’il est un personnage de roman qui le sait et qui se dit soumis au libre jeu de la faculté fabulatrice d’un Auteur tout-puissant. Le procédé de fictionnalisation de l’instance narratrice—employé par Sterne, par Jean-Paul et avant eux par Cervantes—paraît procéder ici de la négligence qui caractérise les écrivains de Barcelo qui affirment, comme lui, ne pas réfléchir, ne rien planifier, ne rien connaître de leur sujet ni de leurs personnages. Ce gadget vaguement démystificateur n’est toutefois pas étranger à cet univers de manipulations et de tromperies où chacun est à la fois baisé et baiseur. Tantôt le narrateur est le pantin de l’Auteur, tantôt il se mutine, tantôt il agit librement. Ainsi ignore-t-on lequel gagne, lequel perd au jeu : il n’est pas certain que, dans ce dispositif déresponsabilisant, le narrateur ne gagne pas plus qu’il semble perdre. Cet usage particulier du schèma manipulateur-manipulé ne sert pas à rétablir quelque justice. L’incapacité à déterminer lequel est le maître de l’autre participe de cette réversibilité des places, de cette indifférenciation entre domination et soumission, entre faire ce qu’on veut et faire ce qu’on nous dit de faire, entre fourrer et être fourré, en somme : entre liberté et résignation à l’ordre normale des choses.

Cette quasi-identité entre absolue contingence et inévitable soumission traverse les romans de Barcelo. Elle explique certaines affirmations de l’écrivain, sur le double plaisir que procurent ses livres notamment : le plaisir de « changer de vie le temps de lire un livre » et, une fois la lecture terminée, celui de redevenir soi-même—« content d’être l’individu que vous êtes ». Sans doute est-il permis ici de parler de littérature du consensus : une littérature qui, en rendant indifférents les antagonismes, annule la liberté et la contingence en les identifiant à la soumission et à la nécessité, cette nécessité en vertu de laquelle les choses arrivent parce que ce sont des choses qui arrivent et qui confirme que nous sommes bien ce que nous sommes. Appelons cela la tatologie.

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MLA: Jalbert, Martin. Tatologie. canlit.ca. Canadian Literature, 8 Dec. 2011. Web. 29 May 2015.

This review originally appeared in Canadian Literature #197 (Summer 2008), Predators and Gardens. (pg. 115 - 116)

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