Book Review
Théâtre franco-canadien
- Robert Marinier (Author)
A la gauche de Dieu. Prise de Parole (purchase at Amazon.ca)
- Robert Bellefeuille (Author) and Louis-Dominique Lavigne (Author)
Mentire. Prise de Parole (purchase at Amazon.ca)
Reviewed by Alain-Michel Rocheleau
Depuis plusieurs années, la publication de pièces de théâtre aux Éditions Prise de parole nous permet de découvrir la vision créatrice d’auteurs franco-canadiens, de plus en plus nombreux et productifs, et de mieux en mieux connus. Robert Marinier, Louis-Dominique Lavigne et Robert Bellefeuille sont du nombre.
Auteur de La Tante (1981) et de LInconception (1984), Robert Marinier, dans un texte intitulé A la gauche de Dieu, nous raconte l’histoire d’un homme et d’une femme qui, fortement tentés par le démon de midi, se retrouvent périodiquement pour coucher ensemble, et ce, à l’insu de leur conjoint respectif. "Lui", marié à Diane et père d’une fille, évolue dans le monde des affaires; "Elle", épouse de Marchand et mère de deux filles, est agente immobilière. Tous deux se rencontrent successivement dans dix maisons qu’ "Elle" tente de vendre, lieux temporairement inhabités, discrets et donc propices à leurs ébats illicites. Tout en construisant avec grande justesse la fable de cette histoire peu banale, l’auteur trace le portrait de deux êtres fort différents mais conjointement animés par une même passion amoureuse et qui, au fil des circonstances, se démantèlera peu à peu.
Alors que s’enchaînent les dix tableaux que composent cette pièce de facture néoréaliste, Robert Marinier parvient à maintenir l’intérêt du lecteur. Celui-ci peut facilement circonscrire le vécu de ces personnages en quête de sensations et de bonheur passagers, bien décoder le cadre spatio-temporel dans lequel "Lui" et "Elle" évoluent jusqu’à s’opposer mutuellement, et mesurer les principaux enjeux (liés au mariage, à la famille, à la fidélité envers soi et autrui) que soulève l’auteur. Ce dernier, de toute évidence, semble comprendre que lire les formes de l’imaginaire de notre époque, telle est, entre autres, l’une des tâches sociales du dramaturge, l’idéologie pouvant se loger là où on l’attend le moins, dans la manière de percevoir et d’associer des images ou des idées, dans la façon imaginaire de concevoir la réalité de ce siècle naissant.
Cela dit, si les enjeux de cette pièce, traités avec sensibilité, humour et un soupçon de moralisme par Marinier, sont toujours d’actualité, le discours sur les rapports hommes-femmes des deux protagonistes, à l’aube de la quarantaine et placés par leur auteur à la "gauche" de Dieu, manque quant à lui d’originalité, en raison des lieux communs qu’on y décèle. Ainsi, par exemple, est-il vraisemblable d’entendre un homme d’aujourd’hui, qui n’a pas encore quarante ans, affirmer comme son grand-père jadis: "[...] je me demandais si les femmes étaient toujours sincères quand elles disaient aux hommes qu’ils sont bons au lit, ou si elles le faisaient par obligation" ou encore, une femme pour qui le danger de l’adultère "c’est ça qui est le fun!" déclarer tout à coup: "Ah! les hommes, vous êtes donc tous pareils. Peu importe ce qu’une femme ressent, vous vous l’expliquez toujours en vous disant qu’elle est dans sa phase prémenstruelle"?
Cette pièce, créée à l’Atelier du Centre National des Arts d’Ottawa le 17 mai 1995, est en général fort bien écrite, nonobstant les fautes d’orthographe et de syntaxe qu’elle contient, le manque de clarté de certaines expressions (quel est le sens, par exemple, de "Si pas demain, quand?") et la lourdeur de plusieurs répliques.
Mentire de Louis-Dominique Lavigne et Robert Bellefeuille est d’une toute autre nature. Sa fable prend racine dans un fait plutôt anodin: le valet Arlequin (glouton et faiseur de mauvais tours) raconte un mensonge à sa maîtresse, madame Pantalone (riche commerçante à la retraite), afin d’ obtenir de quoi manger. Il lui fait croire qu’un fortuné capitaine, follement amoureux d’elle, souhaite la rencontrer. En échange d’un saucisson, elle lui demande que soit fixé un rendez-vous avec l’étranger. Pour désamorcer ce bobard et éviter d’être durement puni, Arlequin compte sur l’aide de Tartaglia (un zanni plutôt bavard et naïf) qui, à la première occasion, ira répéter ce qu’il sait à sa patronne, madame Dottore (médecin personnel de madame Pantalone). S’amorce alors une série de scènes farcesques et de rencontres en opposition entre trompeurs et trompés, reposant à la fois sur les procédés de la comédie classique et sur le principe d’élimination progressive des obstacles et périls. À la fin, tous découvriront que le fameux Capitaine est, en réalité, Antoine, le frère de madame Pantalone (alias Delphée), depuis longtemps disparu.
Cette pièce, composée de vingt-deux tableaux, d’un prologue et d’un épilogue, et qui a été créée à Caraquet (Nouveau-Brunswick) le 7 février 1998, contient tous les ingrédients d’une fête carnavalesque réussie. À partir d’un noyau de sketches familiers, bâtis sur les rapports entre maîtres et serviteurs, Lavigne et Bellefeuille ont habilement su faire alterner dans leur texte les éléments nécessaires à l’intrigue avec quelques "ornements" qui, sans être nécessairement hors d’intrigue, fonctionnent comme fragments quasi autonomes (l’examen médical de madame Pantalone, notamment). Ce noyau d’unités scéniques et la rapide rotation de celles-ci favorisent, dans Mentire, l’organisation en ensembles contrastés des personnages qu’on y retrouve, tant au niveau des comportements que de la gestuelle et du langage, ainsi que leur présentation par grands traits pittoresques plutôt que par accumulation de détails et de profondeur psychologique. Les deux co-auteurs ont aussi le mérite d’avoir innové dans cette œuvre en féminisant deux rôles types (Pantalon et le docteur) de la commedïa dell’arte, tout en respectant le profil fort connu de protagonistes issus d’une longue tradition théâtrale. À lui seul, le personnage de Tartaglia, qui est bien composé, met en valeur un travail dosé de figuration (ses mots d’esprit attirent l’attention) et de symbolisation qui le rend souvent très comique.
Cela étant dit, comme Mentire se veut un spectacle "pour enfants", il aurait sans doute été préférable de traduire en français la chanson italienne du prologue (ce que les deux auteurs ont pris soin de faire dans l’épilogue) et de simplifier l’utilisation de vocables comme quignon, varech et illustrissime. Par ailleurs, certaines intentions ou motivations, qui poussent les personnages à agir comme ils le font, ne sont pas toujours clairement exposées dans le texte. Ainsi, par exemple, lorsque madame Dottore souhaite rencontrer le Capitaine ("Et bien, moi, j’ai quatre mots à lui dire à ce Capitaine!" affirme-t-elle au dixième tableau), quelles sont alors ses intentions?
Comme en témoigne la lecture de ces deux pièces, le théâtre franco-canadien a de quoi rejoindre l’horizon d’attente d’un public diversifié.
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MLA: Rocheleau, Alain-Michel. Théâtre franco-canadien. canlit.ca. Canadian Literature, 8 Dec. 2011. Web. 19 May 2013.
This review originally appeared in Canadian Literature #175 (Winter 2002), francophone / anglophone. (pg. 165 - 167)
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