Book Review
Tour d'horizon de la chanson
- Lise Bizzoni (Editor) and Cécile Prévost-Thomas (Editor)
La Chanson francophone engagée. Éditions Triptyque (purchase at Amazon.ca)
Reviewed by Maurice Lamothe
Les éditions Triptyque enrichissent les études sur la chanson francophone contemporaine dʼun ouvrage sur la chanson francophone engagée, fruit dʼun colloque tenu à lʼUQÀM les 17 et 18 mars 2005. Le reproche généralement adressé aux actes de colloque ne sʼapplique guère ici. Plutôt que de publier sans distinctions de priorité et de pertinence les communications présentées, Lise Bizzoni et Cécile Prévost-Thomas ont, de toute évidence, pu procéder à une sélection dʼarticles. Elles nʼen ont conservé que sept-huit en incluant lʼintroduction-ce qui prédispose certes à la lecture.
Bonne idée aussi de présenter en introduction une déï¬nition sufï¬samment large de « lʼengagement » en chanson, déï¬nition que moduleront autant les espaces politiques abordés (la France et le Québec) que la diversité disciplinaire des auteurs retenus : sociologie, musicologie, littérature et histoire.
Soulignons enï¬n, à ce chapitre, une démythiï¬cation nécessaire à cet élargissement de la déï¬nition : « la frontière entre "chanson engagée" synonyme de "chanson à texte" et "variétés" devient de plus en plus ï¬oue ». Selon cette acceptation, la chanson engagée ne serait alors pas lʼexclusivité du champ de production restreint; elle varierait aussi selon les contextes et les époques
Ainsi, lʼengagement quʼexamine Sandria P. Bouliane est celui que lʼon doit situer dans un contexte historique qui appelle moins le texte que le contexte, soit celui de lʼémergence dʼune chanson phonographique francophone au Canada. Mme Bouliane montre de quelle manière la chanson francophone au Canada a pu passer dʼun stade folklorique à un niveau phonographique grâce à une industrie qui a pu collaborer à lʼémergence dʼun répertoire phonographique canadien-français axé sur le sentiment dʼappartenance, grâce à une traduction efï¬cace des attentes du public.
Lʼapproche musicologique de Luc Bellemare, cette fois, examine les produits réputés engagés des groupes Loco Locass, Mes Aïeux et les Cowboys Fringants pour montrer que la récupération de thèmes folkloriques musicaux, datant dʼavant et dʼaprès la révolution tranquille, a pu contribuer à moderniser le discours politique et social engagé au Québec pour lʼamener à un niveau de large consommation, un niveau que lʼauteur décrit comme étant celui de « lʼarme de persuasion » des masses.
Si le mérite de lʼétude de M. Bellemare est dʼavoir pu souligner la puissance symbolique dʼun fonds musical folklorique dans la transmission dʼun discours engagé, en revanche, lʼarticle dʼAndrée Descheneaux montre quʼen présence de structures musicales modernes, le produit engagé peut aussi atteindre un niveau de grande consommation. Pour ï¬n dʼanalyse, Mme Descheneaux étudie le lien privilégié de ce qui constitue les éléments de base de toute chanson : paroles et musique. À partir dʼune comparaison entre deux chansons réputées engagées, « Capital » et « Pauvres riches, » respectivement de Vulgaires machins et de Thomàs Jensen & Faux-monnayeurs, Mme Descheneaux montre dans un premier temps, quʼen dépit des différences entre les structures musicales des deux chansons, les deux compositions favorisent la transmission dʼun discours engagé et, dans un deuxième temps, sur un plan plus large, que la proximité dʼune structure musicale et dʼun texte chanté peut créer une adhésion spontanée chez lʼauditeur et ainsi contribuer au renouvellement des normes sociales et esthétiques.
Lʼarticle de Dany Saint-Laurent examine la manière dont le groupe Loco Locass « inscrit son oeuvre dans le champ de production culturelle », une inscription dont lʼanalyse se fera à partir du péritexte des trois pochettes dʼalbums du groupe que lʼauteur décrit comme « un pacte avec le public ». Lʼétude en profondeur des trois pochettes comprend celle des avatars du nom du groupe, des titres et des couvertures de chaque album. Sʼil devient clair, en ï¬n dʼanalyse, que la « rapoésie » que connotent les pochettes de Loco Locass, reï¬ète un engagement davantage tourné vers le champ littéraire que vers un produit chansonnier « rap », ajusté aux normes en vigueur, par contre, on peut sʼinterroger sur certaines interprétations suggérées. Cette variante du nom « Locass », entre autres, dont M. Saint-Laurent fait passer la connotation de « lock ass » à « kick ass » paraît abusive. Pour autant, le soufï¬e interprétatif du texte nʼest pas sans intérêt et rappelle lʼimportance de lʼintuition face à la complexité sémantique dʼun produit chansonnier. Enï¬n, notons que le texte de M. Saint-Laurent aurait grandement gagné en clarté sʼil sʼétait accompagné des illustrations des pochettes étudiées.
Pour mieux comprendre le phénomène de la politisation de la chanson québécoise entre 1960 et 1980, Caroline Durand, de son côté, jette un coup dʼoeil dʼhistorienne aux opinions émises dans les réceptions critiques dʼartistes tels que Gilles Vigneault, Félix Leclerc, Pauline Julien, Raymond Lévesque, Claude Dubois, Robert Charlebois, Ginette Reno et Diane Dufresne. Mme Durand remarque que cʼest le courant nationaliste qui a dominé lʼengagement politique de la période étudiée, reléguant en arrière plan dʼautres causes, comme le féminisme par exemple. Particulièrement bien réussies, les comparaisons entre les réceptions critiques des fêtes nationales du Canada et du Québec rappellent lʼimportance de la sanction médiatique dans le processus de reconduction des idéologies. Le chansonnier est-il Initiateur ou réï¬ecteur de causes, libre ou opportuniste (authenticité remise en cause)? Cʼest ce procès des carrières entourant la nature de lʼengagement que Mme Durand a pu retracer. Un commentaire pourtant. La chanson étant lʼobjet dʼétude multidisciplinaire que lʼon sait, un recours à la sociologie de lʼart aurait permis ici dʼéviter de traiter sur un même plan les valeurs symboliques dʼune critique publiée dans Échos Vedettes, davantage liée à la grande production, et celles publiées au Devoir, par exemple, plutôt tourné vers une production de proï¬l restreint.
Du côté de la France cette fois, Cécile Prévost-Thomas sʼinsurge, dʼentrée de jeu, contre une dénégation de la réalité qui conduirait à faire croire que la chanson engagée nʼexisterait plus; quʼelle aurait plutôt cédé le pas à un courant individualiste axé sur des considérations quotidiennes. Bien au contraire, nous dit lʼauteur, la chanson contestataire existe et « explore des voies collectives toujours plus innovantes et socialement inï¬uentes ». Mme Prévos-Thomas avance cependant que la multiplicité des etiquettes-chanson contestataire, chanson engagée, chanson à texte, nouvelle chanson française-renvoie à un indice de compréhension mis au point par « les arcanes du pouvoir médiatique et politique », un classement qui non seulement occulte lʼunité dʼexploration des voies collectives, mais qui souligne lʼaspect variétés dʼun genre dès lors banalisé. On ne dira donc pas « la chanson française » comme on dit « la chanson québécoise », explique lʼauteur. Voilà donc qui pose problème lorsque, précisément, il est question dʼétablir que lʼune des voies importantes de lʼengagement chansonnier des dernières années, en France, concerne lʼidentité et plus spéciï¬quement la question des sans papiers, des thèmes abordés dans les chansons « Lʼidentité » et « Tekitoi », respectivement des Têtes raides & Noir désir et Rachid Taha, des produits qui, bien sûr, tranchent avec la « Douce France » de Charles Trenet.
Toujours du côté français de la chanson, lʼarticle de Lise Bizzoni, « Lʼénonciation de la violence et la violence énonciative », situe lʼengagement dans une perspective agonistique (notion dʼagun : sentiment dʼangoisse et de deuil ressenti par un sujet devant ce quʼil considère être le démembrement dʼun état de société), une approche dont lʼauteur prend bien soin de déï¬nir le schéma actanciel des forces en présence : sujet, anti-sujet, victime, public (témoin). Les produits de Zebda. Takticollectif, Tryo sont tour à tour abordés. Après avoir expliqué que « les textes dénonçant la violence par un langage impétueux sont peut-être le symptôme dʼun ras-le-bol », Mme Bizzoni conclut son article en citant Richard Desjardins : « cʼest la goûte dʼeau qui met le feu aux poudres ».
La chanson francophone engagée arrive à établir un tour dʼhorizon diversiï¬é dʼune pratique qui, de toute évidence, se devait dʼêtre abordée à partir de plusieurs compétences disciplinaires. Il nous semble que lʼouvrage de Mmes Lise Bizzoni et Cécile Prévost-Thomas apporte une contribution précieuse à la chanson francophone en abordant un thème qui, à première vue, apparaissait à contre-courant des tendances lourdes des sociétés modernes. En plus de contribuer à souligner lʼimportance de lʼétude dʼun genre souvent considéré, à tort, comme mineur, lʼensemble des articles arrive à donner un portrait bien vivant du rôle social de la chanson française au Québec et en France.
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MLA: Bizzoni, Lise, Lamothe, Maurice, and Prévost-Thomas, Cécile. Tour d'horizon de la chanson. canlit.ca. Canadian Literature, 8 Dec. 2011. Web. 24 May 2013.
This review originally appeared in Canadian Literature #202 (Autumn 2009), Sport and the Athletic Body. (pg. 97 - 99)
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