Book Review
Versifications du sublime
- Dominique Zalitis (Author)
Entre les murs de la Baltique. Éditions David (purchase at Amazon.ca)
- Pierre Raphaël Pelletier (Author)
L'Oeil de la lumière. Interligne (purchase at Amazon.ca)
- France Cayouette (Author)
La Lenteur au bout de l'aile. Éditions David (purchase at Amazon.ca)
- Joël Des Rosiers (Author)
Savanes, suivi de Poèmes de septembre. Éditions Triptyque (purchase at Amazon.ca)
Reviewed by Katia Grubisic
Il y a cent ans, le sublime décrivait ce qui est terrifiant, incommensurable et d’une beauté grandiose. À l’heure actuelle, lorsque la terreur est à la une et la beauté est réifiée pour n’importe quelle marque de commerce, sommes-nous prêts, et nos poètes aussi, à redéfinir le terme? Peut-être devrions-nous revenir à la racine latine du mot sublime . . .
Dans son premier recueil de haïkus, la poète chevronnée France Cayouette invoque les impulsions sublimes de ce genre japonais, sans tout à fait suivre le code structurel du haïku. La Lenteur au bout de l’aile suggère un rythme quotidien, vécu tantôt avec le détachement typique des haijin (poètes pratiquant l'art du haïku), tantôt avec une perspective et un fil narratifs qui relèvent des modes occidentaux. Cayouette évoque le flou et le momentané de la forme traditionnelle, puisant ses réflexions dans le monde naturel. Les poèmes de Cayouette sont imprégnés de cette nature vivante, débordant discrètement de possibilités métaphoriques :
ce matin
un peu plus de ciel
dans la mangeoire.
Même quand elle transgresse les fondations naturelles, saisonnières ou méditatives du haïku, c’est par curiosité. Cayouette joue par exemple avec l’intersection du bureau et des cormorans dont les ailes sont « ouvertes au soleil ». Bien que la collision entre la banalité implicite du métro-boulot-dodo semble discordante à côté de la transcendance de l’oiseau, cette juxtaposition nous invite à considérer d’un même élan ces éléments apparemment divergents. La Lenteur au bout de l’aile nous offre un monde où mouettes et bistros existent à parts égales, où tout moment mérite réflexion—un monde dans lequel la poète plane lentement, humblement.
Il n’y a pas grand-chose d’humble dans le dernier recueil de Joël Des Rosiers, une réédition de Savanes, suivi des plus récents Poèmes de septembre. Avec son érudition caractéristique, ses volte-face imprévues, ses torsions syntactiques, et ses sonorités à la fois ludiques et recherchées, Des Rosiers trace la topographie culturelle, linguistique et historique des Caraïbes et, dans la deuxième section, celle de New York après les attentats de 2001.
Non pas que le poète soit toujours obligé d’assumer une position sceptique, ni de forcer de multiples perspectives, mais Des Rosiers glisse vers l’essentialisme, voire le néo-romantisme. Ses îles font preuve de promiscuité, ses amantes sont « souillées par la pureté », le corps féminin est « le corps parfait du poème », « la fée de la liberté [est] plissée sous la burka » . . . Le poète se perd parfois dans le mélodrame de son système figuratif :
nous les poètes
nous sommes les mulâtresses de plantation
nous désirons le maître et nous désirons
nous sommes des femmes qui simulent
le viol.
Pourtant, quand il se libère d’un certain sentimentalisme historique, ses images poignardent et pleurent. Le dernier vers du passage cité ci-dessus est simple et émouvant: « nous portons le nom de ton enfant mort ».
Pierre Raphaël Pelletier se voue depuis plus de trois décennies à interroger la mort, à peindre et dépeindre des élégies et des éloges à la fois intimes et universelles. Son dernier recueil, L’Œil de la lumière, aborde la question platonique de l’homme en renaissance perpétuelle, de l’âme qui se remet constamment de quelque chose : « Je me détache / d’une blessure effrayante / la naissance ». Le poète s’adresse à un toi qui demeure assujetti sans jamais devenir interlocuteur, mais les poèmes sont plus touchants quand le je s’évade, permettant aux images de témoigner d’un tiraillement qui rappelle la forme persane du ghazal, qui
ressemble de plus en plus
aux conversations tristes
d’un départ
remis au lendemain.
Sans cet effacement de l’auteur, les pyramides verbales et les négations abstraites manquent de rigueur. « Ailleurs on se passe / de la mort »—ailleurs, c’est trop facile. C’est au poète de nous inventer un monde et celui de Pelletier devient fascinant lorsque l’auteur mord dans le surréel à pleines dents.
Le premier recueil de la Québécoise Dominique Zalitis trace un départ primordial : celui de l’exilée qui ne vient de nulle part. Zalitis contrôle adroitement son matériel—une révision poétique aux couleurs politiques de l’histoire souvent opprimante et sanglante de la Lettonie—et ses apostrophes hardies aux lecteurs sont désarmantes : « Permets-le moi une seule fois », nous implore-t-elle, de racler avec elle les cendres de l’Europe de l’Est. Zalitis commémore un passé qu’on est condamné à revivre : « Terreur / persécution / cruauté / tant de mots qui ne peuvent pas se traduire ». Malheureusement, ils ne se traduisent que trop bien.
Avec un brin de sagesse, Pierre Raphaël Pelletier suggère : « ne vaudrait-il pas mieux / laisser / parler la beauté / sans l’interrompre? » Pourtant, ce sont les traductions, les réflexions, les interruptions qui entrouvrent les poèmes, permettant aux lecteurs d’entrevoir un monde à la fois beau et apeurant—sublimis, qui va en s'élevant.
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MLA: Grubisic, Katia. Versifications du sublime. canlit.ca. Canadian Literature, 8 Dec. 2011. Web. 18 June 2013.
This review originally appeared in Canadian Literature #196 (Spring 2008), Diasporic Women's Writing. (pg. 132 - 134)
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