Book Review
Zola en 2007 ou La fin de l'Histoire
- Hans-Járgen Greif (Author) and Guy Boivin (Author)
La bonbonnière. L'instant même (purchase at Amazon.ca)
Reviewed by François Ouellet
Auteur de nombreux essais et fictions, notamment d’Orfeo, un roman qui avait connu un certain succès en 2003, Hans-Jürgen Greif s’est associé cette fois-ci au généalogiste Guy Boivin pour rédiger La bonbonnière. Auteur d’ouvrages sur des familles québécoises, Guy Boivin a en effet mis une partie de ses archives au service de son collègue romancier. Elles ne pouvaient être déposées entre de meilleures mains, car H.-J. Greif nous offre un véritable bonbon, pour reprendre une expression que lui-même affectionne pour parler des livres qu’il aime.
Le roman commence en octobre 1867, alors que Marien Boiteau, le troisième fils de Christien et Laurentia, prophétise la disparition des Boiteau—du nom du père—dans six générations. Ce sont ces générations et ses plusieurs dizaines de personnages qui font l’objet du roman, H.-J. Greif ajustant son récit au respect de la chronologie et passant minutieusement en revue, tour à tour, chacun des membres des nombreuses familles engendrées depuis la deuxième génération. D’où la très juste dénomination générique « Roman en portraits » pour caractériser l’ouvrage, où la plupart des personnages ont droit à rarement plus de dix pages chacun. On connaissait déjà les dons remarquables de conteur et de portraitiste de H.-J. Greif, des dons comme il ne s’en trouve guère dans la littérature québécoise actuelle, sinon peut-être chez Daniel Poliquin; mais ils ont trouvé ici, par le biais novateur du récit généalogiste, une forme d’efficacité à peu près absolue pour se déployer. Dans ce cadre, et pour le plus grand bonheur du lecteur, H.-J. Greif s’en donne à cœur joie, sa verve extraordinaire tirant brillamment profit tout à la fois du portrait, de la caricature, de la langue populaire et de l’économie d’intrigue. L’auteur sait identifier malicieusement l’événement qui un jour fait basculer la vie des personnages; ces personnages, par ailleurs, qu’il aime individualiser par leurs travers, par le biais d’un humour souvent grivois ou par la représentation de petits faits inusités traités avec irrévérence (l’énorme corps d’Alma Boiteau défonçant, au-dessus de la fosse, le cercueil dans lequel il a été couché; l’œil de porcelaine de Ludovic Boiteau éclatant dans le froid de l’hiver; Alfreda Labarre qui, ayant rendu l’âme en vacances au Mexique, est attachée sur le toit de la Volks afin d’être rapatriée, avant d’être volée, etc.). On le voit, tout cela, avec ses tranches de vie du monde ordinaire propulsé à l’avant-scène par le « détail » impertinent, par la saveur de la langue parlée, par le rire, et cela sans compter les liens d’hérédité qui sont régulièrement noués entre les personnages, porte magnifiquement l’empreinte de Zola (du reste un des auteurs de prédilection du professeur de l’Université Laval maintenant à la retraite). Un Zola qui reviendrait, cent ans plus tard, donner ses meilleurs fruits au Québec. La généalogie, elle aussi, est littéraire.
Mais trêve de généalogies, ce roman fin de siècle, qui est ainsi construit qu’il cherche à mettre à l’épreuve la prophétie marienne, est aussi un « roman fin de l’Histoire » : celle des Pères de la filiation, en d’autres mots celle d’une civilisation (le patriarcat), H.-J. Greif et Guy Boivin venant faire explicitement écho, par la fiction, à ce que les transmutations de la société depuis Mai 68 nous enseignent. Le dogme paternel est chose du passé. Dans un sens, il ne serait pas faux de dire que La bonbonnière est l’ultime roman de la terre. Un roman de la terre où cette fois on rit, parce que tout est bel et bien fini.
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MLA: Ouellet, François. Zola en 2007 ou La fin de l'Histoire. canlit.ca. Canadian Literature, 8 Dec. 2011. Web. 19 May 2013.
This review originally appeared in Canadian Literature #195 (Winter 2007), Context(e)s. (pg. 146 - 147)
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