Écrire pour vivre, écrire pour survivre

  • Louise Dupré
    L'album multicolore. Éditions Héliotrope (purchase at Amazon.ca)
  • David Turgeon
    La revanche de l'écrivaine fantôme. Le Quartanier (purchase at Amazon.ca)
Reviewed by Liza Bolen

À première vue, les romans L’Album multicolore, de Louise Dupré, et La revanche de l’écrivaine fantôme, de David Turgeon ne manifestent pas vraiment de points communs. En effet, bien que ces deux textes aient été publiés la même année (2014), on sent dès les premières pages qu’il s’agit ici non seulement de styles extrêmement différents, mais que l’on se trouve aussi plongé dans deux espaces-temps complètement à part.

On entre dans L’Album multicolore comme on entre dans un temple ou dans une église. Le poids de chacun des mots que choisit Louise Dupré (avec une éloquence émouvante, il faut le mentionner) signale d’emblée que l’on se trouve exposé à une intimité si précieuse et à des souvenirs si sacrés que le lecteur ne peut faire autrement que de tourner les pages le plus doucement possible, et d’écouter. Avec cette écoute, on arrive à saisir les pensées d’une femme qui vient de perdre sa mère, et qui tente, par l’entremise de ses souvenirs, de comprendre non seulement son propre processus de deuil, mais aussi sa relation avec une mère qui était à la fois si près et si loin d’elle. À cœur dénudé, mais sans jamais perdre le cap de la raison, elle explore ses souvenirs de famille et fait ressortir non seulement les joies et les moments heureux, mais aussi les tabous familiaux et les difficultés du rôle de fille par rapport à une mère qui a connu une autre époque, une autre réalité.

Diamétralement opposé à cet univers de souvenirs et d’intimité se trouve donc La revanche de l’écrivaine fantôme. Dans ce roman, la fluidité de la pensée telle qu’on aurait pu la croiser dans L’Album multicolore est mise de côté pour faire place à une histoire plutôt loufoque où s’emboîtent, entre autres, les péripéties de l’écrivaine fantôme Johanne Delambre et de l’éditeur Raymond Loquès. Entre les ambitions de la première (Delambre) de faire évoluer sa carrière de romancière au-delà de celle d’écrivaine fantôme et les projets du second (Loquès) d’écrire son prochain livre, le lecteur de La revanche de l’écrivaine fantôme se verra projeté dans un univers flou où l’écriture se mêle à la réalité. Les aventures des personnages pointeront ainsi du doigt non seulement le comique de l’arrière-scène du monde de l’édition, mais aussi le style immanquable de Turgeon, qui se trouve véritablement au cœur de toute cette histoire.

Étrangement, malgré les nombreuses différences qui séparent L’Album multicolore et La revanche de l’écrivaine fantôme, ces deux romans sont unis sur un point en particulier : l’écriture. Chez Louise Dupré, c’est ce geste de l’écriture qui permettra à sa narratrice de faire le vide de ses souvenirs et de ses pensées les plus intimes, et éventuellement de retrouver la paix face au deuil de sa mère. L’importance du geste d’écrire (qui deviendra ici un geste hautement personnel, voire thérapeutique) permettra au calme de réapparaître peu à peu au fil des mots. Chez Turgeon, même s’il ne s’agit pas du tout du même style, l’importance de l’écriture est aussi mise de l’avant. Dans La revanche de l’écrivaine fantôme, tout tourne autour du thème de l’écriture et de la place centrale que ce geste occupe dans la vie des personnages. Ces constats sur l’importance de l’écriture dans ces deux romans mènent ultimement à une dernière observation : pour la narratrice du récit de Dupré, aussi bien que pour Johanne Delambre dans le roman de Turgeon, l’écriture provient non pas d’un quelconque besoin de lectorat, mais plutôt d’un désir d’explorer et de s’explorer — ce qui ne signifie pas, toutefois, que le lecteur ne prendra pas un immense plaisir à les lire.



This review “Écrire pour vivre, écrire pour survivre” originally appeared in Queer Frontiers. Spec. issue of Canadian Literature 224 (Spring 2015): 121-122.

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