Profession conteur

  • Hédi Bouraoui
    Le conteur . Du Vermillon (purchase at Amazon.ca)
Reviewed by Angela Buono

« Ceci n’est pas un roman » : la reformulation du titre célèbre du conte de Diderot constituerait une excellente définition du dernier roman qu’Hédi Bouraoui a fait paraître. Ainsi que son illustre prédécesseur, il brouille les pistes des titres et des genres, mais il n’échappe pas au lecteur averti que Le conteur n’est que la dernière étape du parcours d’écriture qu’Hédi Bouraoui poursuit depuis le début de sa longue carrière littéraire et qu’il qualifie lui-même de transpoétique : un parcours de création et de réflexion théorique visant à tisser des liens entre les cultures différentes, les genres littéraires variés, les diverses expressions de l’art, afin d’établir un dialogue fécond entre les pays, les peuples, les identités.

La définition de roman cache, plus qu’elle ne dévoile, la nature transpoétique du texte. Par contre, le titre est bien révélateur, non simplement de l’identité du protagoniste Samy Ben Meddah, conteur professionnel et alter ego de l’auteur – tous les deux portant inscrite dans leurs noms de famille la résonance arabe du mot conteur – mais plus particulièrement du style de l’œuvre : comme Samy, maghrébin émigré au Canada, « a consciencieusement accompli sa tâche de passeur entre le sédentaire et l’immigré . . . de conteur d’histoires et de voyageur », le texte lui-même accomplit le but de dépasser toute frontière entre les genres littéraires, en se situant à la croisée de l’écriture romanesque et de la narration orale. Cette intention de l’œuvre s’étale dans l’exploitation de la gamme complète des formes de l’oralité – du dialogue traditionnel au monologue, de la conversation au débat public, de la conférence au récit, de la lecture de poèmes au slam, forme toute récente de récitation poétique – et va jusqu’à imaginer un genre tout nouveau : la « vignette-inscription », sorte de dessin animé en paroles, visant à « éviter la facilité de l’image virtuelle » et à « livrer de vive voix la culture vivante », afin de réinventer la communication de façon plus directe et « naturelle ».

On peut considérer la vignette-inscription comme une mise en abîme de l’œuvre : tout en relatant les voyages des protagonistes entre le Canada et la Puglia – région d’Italie riche en beautés naturelles et en trésors d’art et d’histoire – la narration esquisse des tableaux vivants des lieux et des paysages, peint les scènes d’épisodes marquants de l’histoire ancienne et récente, brosse des portraits de personnages plus ou moins illustres qui ont manifesté, chacun à sa façon, la même recherche d’une communion avec la différence de l’autre, se résumant sous la devise « l’unité ne peut se nourrir de l’unique. »

Tout enraciné dans la vérité, de l’Histoire et des histoires, Le conteur « dit vrai car il dialogue avec l’autre en lui! Il ne peut s’imaginer que dans la vérité tout le long de son conte ». Ce livre est le roman de notre humanité qui demande à être écoutée.



This review “Profession conteur” originally appeared in Tracking CanLit. Spec. issue of Canadian Literature 220 (Spring 2014): 138.

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